Un séduisant oratorio naturaliste par un élève et rival de Haendel

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John Christopher Smith (1712-1795) : The Seasons –oratorio (Londres, 1740). Emma Kirkby, soprano. Tim Mead, contre-ténor. Hans Jörg Mammel, ténor. Markus Simon, basse. Chœur du Festival Franconia. La Banda, Wolfgang Riedelbauch. Livret en anglais et allemand ; paroles en anglais non traduites. Juillet 2012 réédition 2022. TT 39’33 + 53’29. Christophorus CHE 0225-2

Anniversaire en solistes chez Capriccio

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Instrumental Soloist. 40 years anniversary Capriccio. Ton Koopman et Christine Schornsheim  , clavecin ; Tabea Zimmermann, alto ; Eckart Haupt, flûte ; Burkhard Glaetzner, hautbois ; Reinhold Friedrich, trompette ; Hartmut Höll et Tzimon Barto, piano ; Linos Ensemble ; Petersen Quartett ; Vladimir Spivakov,  violon. Kammerorchester “Carl Philipp Emanuel Bach” ;  Hartmut Haenchen ; Berliner Barock-Compagney ; Neues Bachisches Collegium Leipzig, Max Pommer ; Wiener Akademie, Martin Haselböck ; Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, Christoph Eschenbach ; Gürzenich Orchester Köln, James Conlon. 1987-2014. Livret en allemand et anglais. 1 Coffret de 10 CD Capriccio. C 7399

A Genève, une pitoyable Stuarda 

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En octobre 2021, le Grand-Théâtre de Genève entreprenait de présenter la trilogie des reines d’Angleterre dite ‘Trilogie Tudor’ réunissant trois des grands ouvrages dramatiques de Donizetti, Anna Bolena, Maria Stuarda et Roberto Devereux. Nous était annoncé que Mariame Clément en assurerait la mise en scène, Julia Hansen, les décors et costumes et qu’Elsa Dreisig et Stéphanie d’Oustrac se partageraient les rôles des antagonistes.

A l’instar d’Anna Bolena, le rideau se lève sur les Dames de Cour vêtues de noir et les hommes en chasseurs entourant le billot sur lequel Mary Stuart sera décapitée. De larges baies vitrées donnent sur une rangée d’arbres verdoyants, alors que paraît Elizabeth I en amazone arborant une cuirasse et des jambières héritées d’une certaine Jeanne d’Arc à Rouen. Le dialogue dramatique qu’elle établit avec les Lords Cecil et Talbot à propos du sort de la reine d’Ecosse se fait sur des mouvements de danse totalement incongrus qui s’amplifieront avec la venue de son favori, Leicester. Comment croire que la reine vierge subit ses avances, avant de le jeter sur la table dans l’espoir de copuler avec lui ? Puis la mise en scène, réduite à sa plus simple expression, se contente de suivre docilement la trame jusqu’à la scène finale où une caméra TV filme les banderoles de protestation que brandit le peuple écossais avant l’exécution. 

Comme dans le volet précédent, le bât blesse au niveau de la musique guère aidée par la direction brouillonne du jeune Andrea Sanguineti qui ne peut éviter les décalages dans des tempi qui se veulent dynamiques. L’Orchestre de la Suisse Romande fait du mieux qu’il peut pour le suivre, tandis que le Chœur du Grand-Théâtre (comme toujours remarquablement préparé par Alan Woodbridge) ne se laisse pas décontenancer et réussit même à susciter l’émotion dans le tableau final.

Antiennes mariales dans la tradition baroque italienne : deux nouvelles parutions

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Antifone Mariane. Francesco Antonio Vallotti (1697-1780) : Alma redemptoris Mater en si bémol majeur ; Alma redemptoris Mater en sol majeur ; Ave Regina Caelorum en ré majeur ; Ave Regina Caelorum en fa majeur ; Salve Regina en si bémol majeur ; Regina Coeli en sol majeur. Giorgia Cinciripi, soprano. Ensemble Festa Rustica. Italico Splendore. Giorgio Matteoli. Livret en anglais ; pas de texte des paroles. Octobre 2019. TT 59’39. Da Vinci Classics C00498

All’amore immenso. Alessandro Scarlatti (1660-1725) : Salve Regina en ut mineur. Mentr’io godo ; Staro nel moi boschetto [Il Giardino di Rose]. Giovanni Bononcini (1670-1747) : Fugge il tempo ; Al sibilar tremendo ; In tepidi fiumi [La Conversione di Maddalena]. Voglio piangere [La Maddalena a’ piedi di Cristo]. Domenico Scarlatti (1685-1757) : Salve Regina en la mineur. Antonio Caldara (1670-1736) : In lagrime stemprato [La Maddalena ai piedi di Cristo]. Leonardo Leo (1694-1744) : Salve Regina en ut mineur. Nicola Porpora (1686-1768) : Sinfonia en ré mineur [Il trionfo della Divina Giustizia]. Josè Maria Lo Monaco, mezzo-soprano. Divino Sospiro. Massimo Mazzeo. Livret en anglais, français, allemand ; paroles en italien et latin, traduction en anglais. Novembre 2020. TT 69’55. Glossa GCD 923532

Un avant-goût de Noël à l’ORW

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Ce dimanche 18 décembre, l'Opéra Royal de Wallonie-Liège nous donnait rendez-vous avec la Maîtrise. Créée en 1984, elle est composée d’enfants de sept à seize ans. Depuis sa création, la Maîtrise multiplie les apparitions sur la scène de l’ORW dans un répertoire varié. Le 30 avril, nous la retrouverons d’ailleurs pour un concert consacré à l'œuvre de Michel Fugain.

Au programme de cette représentation, l'Oratorio de Noël op. 78 du compositeur français Jean-Charles Gandrilles, présent pour l'occasion. Commande de la Compagnie Cadéëm, l'oratorio est basé sur le texte Saint Joseph cherchant les trois Rois de Marie Noël, compositrice et écrivaine française elle aussi.

Le texte conte l’histoire de Joseph, Marie et leur enfant arrivant sur la terre à une époque proche de la nôtre afin d’y passer la nuit de Noël. Aussitôt arrivé, Joseph se met en quête des trois Rois ; le Pauvre, le Doux et le Juste, qui pourront perpétuer le culte de son fils, Jésus. Malheureusement, les gens et leurs valeurs ont bien changé depuis la naissance du Christ… Nous suivons donc Joseph dans ses péripéties. 

A la Scala de Milan, un Casse-Noisette éblouissant  

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Depuis février 1938, un ballet aussi célèbre que Casse-Noisette n’a été représenté intégralement que deux fois à la Scala de Milan. Et il a fallu attendre septembre 1969 pour que Rudolf Nureyev y propose une nouvelle production dans des décors et costumes de Nicholas Georgiadis, production qui a connu un tel succès qu’elle a donné lieu à douze séries de représentations jusqu’à décembre 1993. Aujourd’hui, près de trente ans plus tard, Aleth Francillon, collaborant avec Manuel Legris, l’actuel directeur du corps de ballet, lui redonne un lustre éclatant.

Si on la compare à celle de George Balanchine qui cultive le caractère féérique du conte de Noël, cette lecture se réfère au fantastique noir d’E.T.A. Hoffmann, ce que démontre le décor de Nicholas Georgiadis consistant en une façade de demeure bourgeoise, assombrie par l’entrelacs de lierre et de ronces, dont la porte s’ouvre sur un salon Liberty aux meubles vétustes. Les propriétaires, le Dr Stahlbaum et son épouse, reçoivent plusieurs officiers ainsi que cinq ou six familles. Les enfants suivent à la trace un étrange personnage à l’œil bandé comme un pirate, Herr Drosselmeyer, qui semble les subjuguer comme le joueur de flûte de Hamelin. Les trois marionnettes qu’il leur présente, un soldat, une poupée, un guerrier arabe, s’animent comme par enchantement en mouvements saccadés. Le casse-noisette, offert en cadeau à Clara, sera démantibulé par Fritz, son frère jaloux, puis pansé soigneusement pour finir dans les bras de la fillette alors qu’elle s’endort. Surgissant du sommet de l’horloge, un hibou annonce le début de la scène fantastique amenant l’arbre de Noël à grandir démesurément, tout comme les objets qui parsèment la pièce. D’énormes souris envahissent alors le plateau sous la conduite de leur Roi à la stature de géant (campé avec talent par Gioacchino Starace). Tandis que les soldats de plomb enfourchent les chevaux de bois, le casse-noisette (impétueux Valerio Lunadei) prend forme humaine pour assurer leur commandement. A la différence des autres lectures, c’est Drosselmeyer qui se métamorphose en Prince Charmant pour entraîner Clara dans une grotte enchantée, envahie par de monstrueuses chauves-souris qui la terrorisent. Le cauchemar touche à sa fin, les voiles noirs démesurés disparaissent pour faire place aux marionnettes qui s’animent. Les invités prennent congé, l’apothéose du final se mue en points de suspension, alors que le motif du songe réapparaît pendant que Clara est éveillée par ses parents.

Mais en cette fantasmagorie inquiétante, la chorégraphie de Rudolf Nureyev ménage les accalmies avec une Valse des flocons de neige, fredonnée à bouche fermée par le Chœur des voix blanches du Teatro alla Scala et si minutieusement réglé qu’il semble impossible d’imaginer mieux. Le divertissement de l’acte II est d’une rare originalité avec une Danse arabe envoûtante comme une incantation, un Trépak aussi burlesque que le trio chinois à la phénoménale élasticité. L’exquis biscuit XVIIIe impliquant un pastoureau et deux bergères (Nicola Del Freo, Linda Giubelli, Agnese Di Clemente) fait montre d’une virtuosité ébouriffante qui débouche sur une Valse des fleurs vieux rose, rigoureusement agencée comme un bal de cour. Une fois de plus, l’on relèvera la perfection des ensembles due au travail de préparation rigoureux de Manuel Legris.

A la Scala de Milan, un Boris Godounov à demi réussi 

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Depuis plus de vingt ans, c’est-à-dire depuis avril 2002 quand Valery Gergiev dirigeait sa production du Théâtre Mariinsky, la Scala de Milan n’a pas repris Boris Godounov. En premier lieu, il faut relever que depuis janvier 1909, les vingt-cinq productions données sur cette scène ont eu recours à la seconde version de l’ouvrage datant de 1874 et incluant l’acte polonais.

Donc, pour la première fois, Riccardo Chailly et le metteur en scène Kasper Holten optent pour la première mouture de 1869 comportant sept tableaux orchestrés par Moussorgsky lui-même, ce qui révèle l’audace innovatrice d’une écriture qu’aseptisera la réorchestration de Rimsky Korsakov, afin que l’ouvrage paraisse jouable sur n’importe quelle scène. Mais heureusement, par honnêteté intellectuelle, elle a laissé intact le manuscrit original.

La production de Kasper Holten est centrée sur les thèmes de la conscience, du pouvoir, de la manipulation, de la censure et de la vérité. L’on sait que la tragédie de Pouchkine s’est inspirée de Shakespeare, de diverses de ses tragédies dont Macbeth et que l’époque où oeuvra le dramaturge est celle où vécut le véritable Boris Godounov. Dès le prologue, apparaît le moine Pimène en tant que chroniqueur et témoin de la vérité historique. Le drame se joue donc à l’intérieur de sa narration. C’est pourquoi le décor d’Es Devlin consiste en un gigantesque parchemin qui est déroulé jusqu’aux cintres en prenant appui sur un arrière-plan accumulant nombre de cartes géographiques. S’y entremêlent les événements du passé, du présent et du futur, ce qui justifie que, sous les éclairages habiles de Jonas Bogh, les costumes d’Ida Marie Ellekilde mélangent les époques en se référant au XVIe siècle des faits réels, au XIXe de Pouchkine et à notre époque, dans le but de montrer la pérennité du mythe. Continuellement, le spectre de Dimitri, le tsarévitch assassiné par les sbires de Boris, suit les pas de son meurtrier en côtoyant ses enfants auxquels il prédit leur futur (Féodor sera égorgé, sa sœur Xenia sera violentée). Et le fait se concrétisera avec les corps d’adolescents massacrés que le peuple présentera au tsar devant Saint-Basile. 

En avant, la musique : « On purge bébé ! » de Philippe Boesmans

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A La Monnaie, ces jours-ci, un « opéra de boulevard » se révèle être une excellente façon de célébrer la mémoire, de saluer l’importance de son compositeur, Philippe Boesmans, qui nous a quittés en avril dernier (et qui n’a pas eu le temps de mettre lui-même la dernière barre de mesure à l’œuvre, conclue en belle fidélité, en toute affection et reconnaissance, par Benoît Mernier).

C’est Philippe Boesmans lui-même qui a voulu mettre en opéra « On purge bébé ! » de Georges Feydeau. Un peu à la manière de Giuseppe Verdi, concluant, quasi au même âge, toute une vie de tragédies par l’énorme farce de Falstaff : ainsi donc On purge bébé ! après La Passion de Gilles, Reigen, Wintermärchen, Julie, Yvonne, Princesse de Bourgogne. Le Feydeau est une toute petite pièce, un peu comme les griffonnages qu’ont laissés certains grands peintres sur un bout de papier, une œuvre « en marge ». Monsieur Follavoine entrevoit le couronnement de sa carrière de porcelainier : livrer des milliers et des milliers de pots de chambre à l’armée française… des pots de chambre incassables, prétend-il. Mais c’est sans compter avec un problème domestique « d’envergure » (du moins, c’est ainsi que sa femme le considère) : Bébé « n’est pas allé », bébé est constipé, il faut donc purger bébé ! Voilà qui suffit à déclencher la mécanique-Feydeau avec le surgissement du militaire responsable des achats, qui est, c’est un lieu commun du genre, « cocu, cocu, cocu », et de sa femme accompagnée de son « cousin », son amant en fait.