Par-delà les temps, Gluck est parfait, même en 1952

par

Christoph Willibald GLUCK
(1714-1787)
Iphigénie en Tauride
Patricia NEWAY (Iphigénie), Pierre MOLLET (Oreste), Léopold SIMONEAU (Pylade), Robert MASSARD (Thoas), Solistes, Ensemble Vocal de Paris, Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris, dir.: Carlo Maria GIULINI
2016-67'59'' et 48'45''-Notice en allemand et en anglais-chanté en français-Hänssler 2 CD PH16008

C'était une autre époque. Un jour de juillet 1952, en plein Festival d'Aix-en-Provence, Giulini enregistrait Iphigénie en Tauride, dans un Théâtre Municipal vide. Il bénéficiait de deux formidables chanteurs, Mollet et Simoneau, d'un choeur très obéissant, mais d'une Iphigénie hélas inégale. Durant sa longue carrière, la soprano américaine Patricia Neway (1919-2012), fort oubliée, a  sans cesse oscillé entre l'opéra et la comédie musicale. Elle a chanté Salomé ou Tosca, créé Magda Sorel dans The Consul de Menotti, participé à la création de Maria Golovin du même, à l'exposition universelle de Bruxelles en 1958, et d'oeuvres de Barber ou de Carlisle Floyd. Mais La Mélodie du Bonheur à Broadway, c'était elle aussi ! Si le récitatif O ciel de mes tourments est magnifique, elle ne peut s'empêcher de crier dans l'air célèbre O malheureuse Iphigénie. Par contre, ellle conduit très bien, le dramatique trio Je pourrais du tyran tromper la barbarie, émeut quand elle ose C'est vous qui partirez, et triomphe dans son air du IV Je t'implore et je tremble. Les prestations des hommes sont plus constantes, et l'acte III est une réussite totale : le trio et les duos entre les amis s'enchaînent, peut-être sans grande tension dramatique, mais avec une sublime émotion musicale. Pierre Mollet fut un Pelléas idéal (Ansermet I), on le sait. Pelléas n'est pas Oreste cependant, et son timbre est trop proche du Pylade de Simoneau. Mais quel art du phrasé dans Que ces regrets touchants au dernier acte ! Son ami de coeur Pylade a trouvé en Léopold Simoneau l'interprète idéal. Celui qui fut aussi un bel Orphée, en version française, touche par une ligne impeccable, tant dans Unis dès la plus tendre enfance que dans Ah ! mon ami, j'implore ta pitié. Robert Massard n'a pas grand chose à faire dans Thoas, mais articule De noirs pressentiments comme une scène de grand opéra. La direction de Giulini, empathique, est lente, très lente même, par moments. Elle ne gêne pas trop dans la tempête initiale, mais un peu dans la scène des Euménides, et plus encore au tableau funèbre à la fin du deuxième acte, qui se traîne au lieu d'impressionner. Notre perception du drame gluckien a changé depuis 1952, et nous voulons plus d'allant ! Que conclure ? La version de Riccardo Muti, avec Carol Vaness satisfaira les férus de drame, celle de John Eliot Gardiner, avec Diana Montague, contentera les mélomanes plus historicisants. Mais tous deux disposent aussi de rôles masculins remarquables : Allen, Winbergh, ou Aler. Le choix reste ouvert, mais il faut écouter cette version Giulini : soixante ans après, le maître italien démontre que Gluck, éternel, dépasse toutes les modes.
Bruno Peeters

Son 8 - Livret 8 - Répertoire 10 - Interprétation 9

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