Riccardo Chailly dans des "Roméo et Juliette" plus maîtrisés qu’émouvants, avec l’Orchestre de Paris
Pour son retour à la tête de l’Orchestre de Paris, qu’il n’avait plus dirigé depuis 2020, Riccardo Chailly avait choisi un programme, présenté chronologiquement, inspiré par le drame de Shakespeare Roméo et Juliette, soit dans la lettre, explicitement (Tchaïkovski et Prokofiev) ou implicitement (Bernstein), soit dans l’esprit (Barber).
Pour commencer, l’Ouverture-fantaisie de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Composée principalement en 1869, c’est la première des œuvres inspirées par des pièces de Shakespeare au compositeur, qui y reviendra plusieurs fois, En effet, les deux artistes, malgré les trois siècles qui les séparent, partagent de nombreuses préoccupations, parmi lesquelles les destins contrariés et les amours impossibles tels qu’on les trouve dans Roméo et Juliette.
Dans la première partie, introductive, Riccardo Chailly cherche à dégager des atmosphères davantage qu’à exprimer des émotions. Quant à la partie principale, elle frappe par sa belle énergie conquérante. L’équilibre de l’Orchestre de Paris est meilleur que celui de la Scala, l’année dernière, dans la même salle et avec le même chef : les cordes sont puissantes, les bois incisifs, les cuivres disciplinés et les percussions contenues. Dans cette vision outrageusement romantique qu’avait ce compositeur de cette pièce, l’interprète n’en rajoute pas dans la séduction, mais fait preuve de raffinement. La fin tragique est écrasante.
Propos tout différent avec Sergueï Prokofiev puisqu’il s’agit d’un ballet (dont le compositeur a tiré trois suites d’orchestre), et surtout car les sensibilités artistiques des deux compositeurs russes, au-delà des trois quarts de siècle qui séparent les deux œuvres, sont bien éloignées (même si, dans les deux cas, la volonté d’aller chercher au plus profond de soi est flagrante). Ce soir, nous entendons la Première Suite (moins souvent jouée que la Deuxième).
La Danse populaire permet à l’Orchestre de Paris de briller de tous les feux de ses pupitres, à commencer par celui des premiers violons, qui ont des passages d’une grande délicatesse et d’une redoutable difficulté. Après des bassons piquants et goguenards dans la Scène, c’est toute la sensibilité du compositeur qui s’exprime dans le Madrigal, soutenue par un Riccardo Chailly qui reste toutefois très directif. Le grotesque du Menuet puis le facétieux des Masques sont savoureusement rendus, avant Roméo et Juliette, le sommet émotionnelle de cette Suite ; on y retrouve des thèmes du Madrigal, et sans surprise une interprétation similaire, plus maîtrisée qu’incarnée de la part du chef d'orchestre, ce qui malgré tout n’empêche pas totalement les musiciens de s’exprimer. En revanche, La Mort de Tybalt ne souffre d’aucune réserve : Riccardo Chailly la mène magistralement, telle une implacable course à l’abîme.
Après l’entracte, un triple intrus, car contrairement aux autres œuvres de ce programme anachronique par rapport à sa date de composition (1936, exactement comme Prokofiev, alors qu’à l’écoute on le daterait plutôt du côté de Tchaïkovski), sans toutes les couleurs de l’orchestre symphonique, et sans rapport avec Roméo et Juliette... bien que, dans l’esprit, on y retrouve une douleur inconsolable : le célèbre Adagio pour cordes de Samuel Barber.
Cette pièce est écrite à l’origine comme mouvement lent du Premier quatuor à cordes, et donc pour cette formation. Les cordes de l’Orchestre de Paris, d’une remarquable homogénéité, ont probablement cette donnée en tête. Par moments, les contrebasses, non prévues initialement, nous tirent vers les abysses de la douleur. Riccardo Chailly, avec sa très grande expérience de l’opéra, sait jouer avec le drame : il nous maintient dans un état de tension permanente.
Et enfin, le concert se termine avec la pièce de Shakespeare transposé dans l’Amérique de 1960, avec la comédie musicale West Side Story de Leonard Bernstein. Avant même que Robert Wise ne l’adapte au cinéma, le compositeur en a tiré une suite, qu’il a intitulée Danses symphoniques. Sans tenir compte de l’intrigue, il a retenu les danses les plus caractéristiques, entre lesquelles il a intercalé des « songs » sans les voix.
Si les premières sont effectivement dansantes, on n’y trouve pas le swing inhérent à cette musique. L’énergie est bien là, mais il lui manque parfois le relief, la légèreté et la souplesse qui nous transporteraient dans les faubourgs de New York. Quant aux « songs », il s’en dégage bien de l’émotion, mais la sensibilité des musiciens de l’Orchestre de Paris est quelque peu bridée par un Riccardo Chailly qui, décidément, contrôle jusqu'au moindre détail. Néanmoins, le savoir-faire du chef italien est indiscutable, et nous vaut une brillante démonstration d’orchestre. Sans surprise, avec cette musique irrésistible, le public est aux anges !
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 1er octobre 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : © Denis Allard



