A la Scala, le demi-succès du Macbeth d’ouverture 

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La Scala de Milan ouvre sa saison 2021-2022 avec le Macbeth de Verdi. A la troisième représentation du lundi 13 décembre, après vingt minutes de spectacle, un responsable de la machinerie déboule sur scène en évoquant un problème technique qui empêche de continuer. Et un vieux spectateur goguenard de s’exclamer : « Grazie, Davide ! », ce qui provoque l’éclat de rire des abonnés. D’emblée, est incriminée la mise en scène de Davide Livermore qui, comme d’habitude, collabore avec Giò Forma pour les décors, Gianluca Falaschi pour les costumes, Antonio Castro pour les lumières et le team D-Wok pour les effets video. Une fois de plus, à l’instar de l’Elisabetta de l’été dernier à Pesaro, le régisseur se réfère au cinéma et à un thriller de science-fiction de 2010, Inception de Christopher Nolan, ce que démontre le début d’ouvrage avec une troupe de loubards qui s’attaque à la voiture de Macbeth et Banco roulant en forêt et parvenant à une mégapole aux gratte-ciel démesurés, parfois inversés, qui rappellent Metropolis de Fritz Lang. Sur les pontons métalliques déambulent nombre de secrétaires en tailleur et d’ouvriers, alors que surgit, devant nos yeux, un loft somptueux avec ascenseur intérieur nous faisant entrer dans la demeure des Macbeth. Où sont donc passées les sorcières prédisant l’avenir du Sire de Cawdor ? Se seraient-elles embourgeoisées au point de devenir des employées de bureau, ce à quoi le ballet du troisième acte ne fournira guère de réponse en les revêtant de rose et de gris… A la suite de la scena d’entrée de Lady Macbeth, le spectacle est interrompu pour une dizaine de minutes puis reprend sans utiliser les ‘fameux’ ponts. Le meurtre du roi Duncan, l’assassinat de Banco par des sicaires en smoking, le banquet-soirée mondaine pour gentry huppée achèvent cette première partie en nous laissant dubitatifs sur le rapport de la mise en scène avec une trame bien malmenée. La seconde partie interpelle par cette danse des morts-vivants (imaginée par Daniel Ezralow) à laquelle se mêle une Lady pieds nus se prenant pour Salomé, tandis qu’une table tournante fait apparaître les rois qui détrôneront Macbeth ; se sentant rassuré, celui-ci profite du lift de son manoir pour copuler bestialement avec son épouse. Et c’est finalement le dernier acte qui paraît le plus convaincant avec ses cohortes de migrants enfermés derrière de hautes grilles, s’effaçant pour faire place à un frontispice de gare sur lequel se juche une Lady somnambule avant que la mégapole n’explose. Dans les décombres, Macbeth finira par trouver la mort sous les coups d’épée d’un Macduff qui n’est pas né d’une femme mais qui a été extirpé du corps maternel. 

Passons maintenant à la musique en remarquant qu’après la première du 7 décembre lourdement chahutée par un public vociférant, Riccardo Chailly renoue avec la sérénité du maître d’œuvre qui connaît son Verdi sur le bout des doigts et qui sait en tirer une expression pathétique et un souffle tragique qui, sans jamais faiblir, innervent le discours orchestral fascinant et les forces chorales magnifiquement préparées par le maestro Alberto Malazzi.

Sur scène, l’attention du spectateur se porte sur la Lady d’Anna Netrebko qui, dès sa scena d’entrée avec la lecture de la lettre et la cavatina « Vieni ! T’affretta ! », révèle un timbre guttural qui a perdu tout velouté et une voix usée malmenée par les récentes Turandot qui produit un vibrato envahissant et une émission trémulante la contraignant à savonner tout passaggio d’agilità drammatica. Et son impavidité expressive engloutit tant le duetto « Fatal mia donna » que le monologue « La luce langue » et le brindisi dont la justesse est approximative. Il faut en arriver au somnambulisme pour percevoir l’adéquation des moyens à ce rôle redoutable ; car en un tournemain, le phrasé est guidé par une intelligence modelant une ligne de chant couronnée par un contre-ré bémol pianissimo. Face à elle, Luca Salsi campe un Macbeth monochrome à l’expression fruste, faisant une confiance aveugle à la couleur cuivrée de son baryton, et qui, lui aussi, doit parvenir au tableau final pour innerver d’inflexions émouvantes la romanza « Pietà, rispetto, onore » et « Mal per me che m’affidai », la scène de mort issue de la version originale de 1847. Que sont donc bien loin de nous les Cappuccilli, les Bruson du dernier quart de siècle ! Par rapport à ce couple peu convaincant, le Macduff de Francesco Meli et le Banco d’Ildar Abdrazakov tirent leur épingle du jeu avec un panache qui permet au ténor d’irradier « Ah, la paterna mano » d’un chant soucieux de la moindre nuance, à la basse d’inscrire la scena ed aria « Studia il passo… Come dal ciel precipita » dans le registre de l’anxiété irrépressible. Et le jeune Péruvien Ivan Ayron Rivas, lauréat du Concours Operalia 2021, profite de ses brèves interventions pour prêter un timbre solaire à Malcolm, le futur souverain, tandis que tous les seconds plans sont correctement assumés. Au rideau final se dessine un consensus général du public par rapport à une ouverture de saison qui aura fait couler beaucoup d’encre !

Milan, Teatro alla Scala, le 13 décembre 2021

Paul-André Demierre

Crédits photographiques :  Brescia e Amisano

 

2 commentaires

  1. Avatar
    JEAN-PAUL GIROUD

    Une Netrebko qui s'égorge proche de l'étouffement, dans les fortés qu'elle ne peut attraper, ce n'est pas du tout pour elle ! Pour ce 7 Décembre après une année sans rien, aurait demandé un autre ténor.

  2. Avatar
    Fernande Elise Pistre

    absolument d'accord avec vos propos, j'ai regardé cet opera retransmis sur ARTE, j'avais en mémoire le Macbeth de Ludovic Tezier, impressionnant ,
    l'opéra souffre actuellement de ces mises en scène extravagantes qui nuisent et se détournent du livret

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