Steve Reich/Gerhard Richter/Corinna Belz - Concert visuel aux Rainy Days de Luxembourg

par https://viettalentnet.com/

Asservie à la devise « less is more » - car « on ne peut plus croître dans un monde fini » -, l’édition 2019 de Rainy Days, festival de musique contemporaine de la Philharmonie Luxembourg (jusqu’au 1er décembre), explore la réduction et se concentre sur l’essentiel. Au programme ce dimanche soir, un essentiel plutôt foisonnant, aussi bien sonore que visuel. Dans le milieu parfois hermétique de la culture contemporaine, Steve Reich occupe cette place particulière d’icône souriante sous son indétrônable casquette, volontiers accessible à son public et mouillant, encore jusqu’il y a peu, volontiers sa chemise sur scène. A 83 ans, ce pionnier de la musique minimaliste (ou répétitive, c’est selon) fait encore preuve d’une remarquable envie de composer, et c’est d’ailleurs une première en Europe continentale à laquelle se frotte l’Ensemble Intercontemporain (Paris) avec Reich/Richter (2019). Les trois œuvres retenues balaient cinquante années d’écriture et se présentent en gradation d’effectif instrumental.

Sur une scène nue, aux deux pianos près, imbriqués l’un dans l’autre dans la pénombre, Hidéki Nagano et Dimitri Vassilakis entament, abrupt à couper le souffle dès la première itération de la première boucle, ce Piano Phase de 1967. A cette époque, Reich tourne autour de la question de savoir comment passer de la bande magnétique (Come Out) à la performance scénique, butant sur la difficulté à aller plus loin, sans machine, dans la mise en œuvre du procédé de phasage/déphasage progressif. Il travaille d’abord « contre la bande », constatant que le plaisir du jeu arrondit l’angle de l’imperfection humaine, avant de finaliser la partition où les deux instrumentistes démarrent un motif répété à l’unisson avant que l’un des deux s’éloigne petit à petit du tempo commun, jusqu’à retrouver l’unisson, changer de structure, le perdre à nouveau et ainsi de suite. Un régal.

Eight Lines (1979-1983) pour ensemble, présente des lignes mélodiques plus longues, juxtaposition de structures brèves, influencées par l’étude de cantillation (le chant) des écrits hébreux : cinq sections aux transitions peu décelables, réparties par paires, que la cinquième combine. Difficile de résister au dos et aux épaules de George Jackson (qui dirige l’Intercontemporain) lorsqu’elles se voûtent, se lancent, reviennent de l’assaut, dans une rythmique « somadélique » -j’emprunte l’expression à Brian Eno qualifiant, en 1980, les mouvements funky et robotiques des Electric Boogaloos de Los Angeles- aussi réjouissante que maladroitement spontanée.

Cette deuxième œuvre est aussi une excellente transition vers la maturité épanouie dont témoigne Reich/Richter - à son âge, c’est bien le moins. Le morceau, pour large ensemble, propose une version apaisée, au procédé moins patent, de la répétition chère à Reich : les couches sonores se meuvent, s’entrelacent, ont plus de grâce, promeuvent une efficacité moins taylorienne. Et aussi, le titre le souligne, partage l’affiche entre compositeur et peintre (Gerhard Richter, 1932 -celui qui revendique « d’interroger le visible »).

Le film de Richter et Corinna Belz accompagne-t-il la musique de Reich ou les deux font-ils œuvre commune ? Le peintre revendique, lui aussi, une méthode dont il use de façon visible : il coupe en deux un scan d’une peinture originale, coupe à nouveau en deux chacune des moitiés, puis place deux de ces quarts en miroir. Avec Belz, il crée ainsi un mouvement diantrement coloré de lignes qui deviennent motifs au fur et à mesure d’un immense zoom avant (puis arrière), se délitant avant de se recomposer du centre aux bords de l’écran, encore et encore, avec une lente évolution des figures -ou de la perception que nous avons de ces figures. Cet éclatement kaléidoscopique évoque tantôt une hallucination psychédélique, tantôt les tâtonnements du téléviseur couleur à écran géant du professeur Tournesol (Les Bijoux de la Castafiore). Notre attention peut s’y dissoudre, passant de l’image au son et de la musique au film -en synergie accomplie, donc.

Crédits photographiques : Philharmonie Luxembourg / Alfonso Salgueiro

Luxembourg, Grand Auditorium de la Philharmonie Luxembourg, le 24 novembre 2019

Bernard Vincken

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