Sublime Adriana Lecouvreur à Paris

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© Vincent Pontet

Adriana Lecouvreur  (1902), opéra le plus célèbre de Francesco Cilea (1866-1950) appartient-il vraiment au « vérisme » comme on le dit peut être trop souvent ? Il ne le semble guère par son sujet déjà, par sa symbolique et sa vérité humaine ensuite. Et, en sa volonté de ne jamais céder à l'à peu près ou la vulgarité, l’œuvre relève en fait beaucoup plus de « l'Opéra Romantique » (dont il emprunte même l'intermède de ballet) avec ses élans amoureux, ses dilemmes et - il faut le souligner - une musique toujours mesurée dans ses effets et sa ponctuation.

Ajoutons la pièce à l'origine du livret signée d'Eugène Scribe, écrivain prolixe, pilier de l'âge d'or du Grand Opéra Romantique à Paris. De même, les protagonistes - depuis l'odieuse Princesse de Bouillon - par qui le drame arrive, jusqu'au cher Michonnet -amoureux sincère mais réservé de la belle Adriana- en passant par le bouillant Maurizio de Saxe et, bien évidemment, par la grande tragédienne dont la mort emprunte les plus subtils détours avant de clore son histoire.
Et c'est bien ce qu'a très ingénieusement conçu le metteur en scène David Mac Vicar retrouvant l'atmosphère intellectuelle et composite du XVIIIe siècle, avec des décors, des costumes et des meubles dignes des meilleurs hôtels particuliers du 7e arrondissement de Paris, vus à travers le prisme de l'imaginaire. Nous l'avions souligné lors de la parution du DVD capté à Londres, dans une précédente chronique - tout concourt à une vision à la fois évocatrice et juste qui plonge le spectateur dans un bain de vérité à la fois physique, scénique, historique et psychologique. Comme dans l'art baroque, il s'agit avant tout de plaire, de charmer et d'émouvoir. Ciléa joue avec habileté du décalage entre les codes du XVIIIe siècle et la langue italienne, entre la scène et les coulisses, entre l'univers du théâtre qui « représente » et celui des passions réellement éprouvées. Tout est suggéré sans être jamais imposé, si bien que chacun peut librement laisser son attention vagabonder de l'une à l'autre dimension. Et le plaisir très particulier de cette mise en abîme sublimée par la mise en scène, loin d'exercer une forme de tyrannie sur l'esprit vient au contraire renforcer le plaisir et l'émotion. Ce n'est pas le moindre mérite de cette magnifique résurrection à l'Opéra de Paris (la dernière Adriana sur cette scène fut Mirella Fréni en 1994) du chef d’œuvre - le mot n'est pas trop fort- de Ciléa. Ajoutez un orchestre superbe, aux nuances subtiles, protagoniste essentiel du drame. D'autant que la direction de Daniel Oren sait instaurer dès les premières secondes un climat dramatique intense, exploitant les contrastes - moments d'intimité où l'instrument soliste enlace la ligne vocale, passages bouffes allants et gais ou ceux, plus denses et plus sombres, tout en prodiguant une merveilleuse attention à ses chanteurs. Ce qui nous vaut de grands moments de chant et de musicalité grâce à une distribution hors pair. Un ténor éblouissant d'humanité et de vaillance à la voix large et chaude (Marcello Alvarez/Maurizio), un Michonnet (Alessandro Corbelli) plein de générosité, d'amour frustré et de vérité humaine pleinement assumée, une princesse de Bouillon haute en couleurs (Luciana d'Intino) et bien sûr Angela Gheorghiu, dont l'art accompli s'est épuré, de bout en bout admirable de nuances, de vie, de passion et de musique sortie du cœur. Tous les autres artistes (Wojtek Smilek / Prince de Bouillon ; Raùl Giménez/ L'abbé de Chazeuil ; Alexandre Duhamel / Quinault ; Carlo Bosi, Mariangela Sicilia et Carol Garcia / camarades de scène de la tragédienne) sont à louer, sans oublier le danseur étoile du ballet éblouissant d'agilité, de charme et de poésie. Tous ont reçu la longue ovation d'un public populaire plus sincère et plus musicien que les trissotins masochistes blasés. Un vibrant bravo mérité mille fois.
Bénédicte Palaux Simonnet
Paris Bastille le 26 juin 2015

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