Traverso, pianoforte et clavecin autour de J.S. Bach et ses fils
J.S. Bach & Sons. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Sonate pour flûte et continuo en sol majeur Wq. 133. Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784) : Sonate pour flûte et continuo en mi mineur FK. 52. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonate en mi bémol majeur BWV 1031 [Siciliano, arrgmt. W. Kempff]. Sonates pour flûte et continuo en la majeur BWV 1032. Sonate en ut majeur BWV 1033 [Adagio – Presto]. Suite en ut mineur BWV 997. Anthony Romaniuk : Prélude. Toshiyuki Shibata, traverso. Anthony Romaniuk, clavecin, pianoforte. Livret en anglais, français, allemand. Mai 2024. 59’09’’. Channel Classics CCS 49725
Après un disque explorant avec quelques licences trois Sonates pour flûte de J.S. Bach, les deux partenaires reviennent au père mais invitent aussi deux de ses fils. Le BWV 1032 rejoint ici les quatre sonates attribuées au Cantor de Leipzig, –cet enregistrement complétant le lot antérieurement capté. Rappelons que le manuscrit du Vivace, déchiré, nous est parvenu amputé d’un large tiers. Fruit de ses conjectures et de son expérience, Anthony Romaniuk a entrepris de combler cette lacune en écrivant une partie qui s’intercale entre les soixante-deux premières mesures et les trois dernières.
Précisons que la musicologie interrogea la paternité des BWV 1031 et 1033, les supposant en tout ou partie composés par Carl Philipp Emanuel. Dommage que le programme, qui aurait pu accueillir l’intégralité de ces opus, n’en ait respectivement retenu que le Siciliano, sur la piste de l’émouvant arrangement par le grand pianiste allemand Wilhelm Kempff (1895-1991), et l’Adagio – Presto.
On sait que pour Bach les attributions instrumentales ne furent jamais étanches. Sa découverte du pianoforte fut certes circonscrite et d’abord peu enthousiaste. Si l’on en croit Johann Friedrich Agricola, les premiers spécimens de Gottfried Silbermann qu’il toucha lui semblèrent trop labiles dans l’aigu, et difficiles à manier. Les exemplaires plus tardifs qu’il essaya en 1747 à la Cour de Frédéric Le Grand le satisfirent davantage. Ce qui légitimerait d’aborder le BWV 997 sur un dérivé d’un Silbermann de 1746, ici confectionné par le facteur Akira Kubota, qui a aussi signé la copie de clavecins flamands entendue dans la sonate de Wilhelm Friedemann et le BWV 1032.
Aguerris à la pratique historiquement informée, mais également fiers de leur libre conscience artistique, les deux musiciens n’ambitionnent pas « de reproduire les interprétations d’autrefois, mais de saisir leur esprit et de les ré-imaginer pour un auditoire contemporain ». Ainsi, dans la Suite en ut mineur pour clavecin-luth, le flûtiste japonais ose-t-il broder sur la ligne de basse du Double de la Gigue. Dans l’esprit de l’époque baroque, Anthony Romaniuk veut aussi nous offrir un Prélude de son cru, gage de sa curiosité en éveil (lire l’interview au sujet de son récent album On modes).
Pour leur précédent CD, nous avions observé une certaine réserve expressive, « une réalisation peu expansive qui tend à miniaturiser et confidentialiser ces pages ». Le nouveau projet reconduit cette même timidité, là où l’on aurait apprécié davantage de souplesse affective et de caractère pour les humeurs qui débordent sur le style galant. Adopter un diapason à 402 n’aide pas à l’éclat. Questionnant et perméabilisant les esthétiques, le duo ne manque toutefois pas de séduire par sa délicate sensibilité.
Christophe Steyne
Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 7,5



