Tristan et Isolde sans Tristan ni Isolde à l’Opéra de Paris

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Depuis presque vingt ans (2005), le dispositif vidéo conçu par Bill Viola pour le chef d’oeuvre de Wagner s’empare de l’inconscient du spectateur avec une efficacité remarquable au point que le rituel de purification bouddhiste, les ruissellements, les brumes et les forêts traversées de halos, les flammes et les chorégraphies fœtales ont quasiment acquis le statut de « vache sacrée » (dernière reprise sur la même scène en 2018).

Pourtant, sans douter de sa valeur intrinsèque, un certain décalage avec le mythe occidental de Tristan et Iseult apparaît ; encore plus avec l’opéra, lui aussi « culte », que Wagner composa pour l’amour de Mathilde Wesendonck (créé à Munich, le 10 juin 1865).

Avec le temps, les mouvements « cosmiques » (qui firent scandale en 2005) projetés sur un écran au dessus des chanteurs restent beaux mais se révèlent sans audace, voire même, franchement aseptisés.

De plus l’enchaînement des images conduit non pas dans la dynamique d’un vortex comme à Baden-Baden en 2007 avec l’Isolde irradiante et inégalée de Nina Stemme (2007) mais vers une régression utérine (embryons qui s’ébattent dans un liquide amniotique puis s’effacent). Le mythe de « Tristan et Iseult » est dès lors tourné entièrement vers la mort-néant et non vers la mort d’amour (« Liebestod » du dernier acte).

Le choix d’une esthétique visuelle sans aspérité, parfois clinique, parfois « fleur bleue » (vagues, arbres, ciels), vient renforcer cette impression.

Rend-elle compte, enfin, de la démesure, du souffle, de l’emphase et du génie du démiurge de Bayreuth ?

Autre inconvénient : ce dispositif cérébralise au lieu d’incarner. Dès lors, la sensualité voire l’érotisme comme l’émotion ne peuvent naître que des interprètes qui les vivent. Ainsi de la scène de désespoir et de pardon du Roi Marke (Eric Owen, poignant) -Acte II, scène 3- ou des appels du berger-matelot (Maciej Kwasnikowski), juvéniles et clairs .

Kurwenal (Ryan Speedo Grenn, très investi), Melot (Neal Cooper sombre et menaçant à souhait) comme le pilote (Tomasz Kumiega) ont, pour leur part, le mérite de surmonter le vide statique où ils sont plus ou moins figés par la mise en scène (Peter Sellars) et les lumières (James F. Ingalls).

Enfin, Brangaëne (Okka von der Damerau) contribue puissamment à l’équilibre général par sa présence rayonnante aussi bien sur le plateau que du haut des balcons, déployant un timbre de miel porté par une souple et longue ligne de chant

Toutefois, si Mozart avait assisté à cette soirée, il aurait pu ré-écrire, comme en 1778, qu’à Paris, les chanteurs et les chanteuses « ne chantent pas - ils crient - braillent, et à plein gosier, du nez et de la gorge. ».

On peut se demander pourquoi le rôle d’Isolde (Mary Elizabeth Williams) a été distribué à une soprano qui n’a pas fait ses preuves (une récente et unique prise du rôle d’Isolde à Seattle) dont la vocalité (homogénéité, legato, style, articulation affectée de sygmatisme) comme la personnalité, ne correspondent en rien à la noble fiancée irlandaise (bien qu’elle dispose d’atouts -véhémence, raucité de timbre, magnétisme percussif- qui devraient la conduire vers des répertoires plus adéquats).

Tristan (Michael Weinius) offre un chant onctueux porté par une réelle sensibilité mais l’endurance, la projection, la présence font défaut. Erreurs d’aiguillage majeures qu’une mise en scène ingénieuse aurait pu atténuer.

 Du côté de l’orchestre, le tempo des ralentis aquatiques se propage insidieusement à la fosse si bien que la belle phalange parisienne, aux sonorités charnues, semble prendre le large. Parfois, des élans canalisés par son directeur musical, Gustavo Dudamel, concentré et attentif, en animent le cours. Mais la pulsation amniotique reprend inexorablement le dessus. Moins de contrastes que d’uniformité moins d’hypnose que de léthargie.

La chute précipitée du rideau épargne au couple-phare la houle des protestations. Metteur en scène, directeur musical et autres interprètes sont applaudis aussi chaleureusement que rapidement.

Bénédicte Palaux-Simonnet

Paris, Opéra, le 17 janvier 2023

Crédits photographiques : Elisa Haberer

 

3 commentaires

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    Jean Sylvain Camus

    J’y étais hier, pour la Xe fois depuis 2005 (et à chaque fois comme si c’était la première, pour paraphraser Nietzsche). Si je ne partage pas du tout votre point de vue sur le travail de Bill Viola, que je redécouvre a chaque représentation avec la même émotion, je suis en revanche totalement d’accord sur vos remarques sur les chanteurs. Votre titre est d’ailleurs ce que nous nous sommes dit en sortant. Le duo du deuxième acte se transforme en long pensum. C’est la première fois que je m’emm… à Tristan et Dieu sait si j’en ai vu.

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    Avril

    J'en sors . Et quelle déception !
    L'orchestre et Gustavo dudamel ... Certes oui mais on se traîne souvent et l'ennui survient ...
    Isolde et ses stridences donnent parfois envie de se boucher les oreilles .
    Il aurait fallu tirer un autre parti des rondeurs physiques de Tristan et lui éviter de se mettre à genou
    Quant aux vidéo de bill Viola, bon, ça suffit ! Le feu et l'incendie quand les cœurs s'enflamment , c'est naïf et ca devient drôle et ça fait souvent carte postale .
    Restent à sauver kurwenal et brangane mais on on a payé trop cher pour en arriver là ....

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    JP TORTIL

    Félicitations pour votre critique tout à fait juste et pertinente.
    Nous venons d'assister à ce désastre effrayant et avons quitté la salle après le premier acte afin de pouvoir reprendre notre souffle, noyés par cette cacophonie générale et cette Isolde pathétique et honteuse pour une scène comme Paris...Kudos tout de même à Brangaëne, éblouissante voix qui apporte une vraie musicalité et sensibilité à l'oeuvre..... Nous regrettons fortement la direction de Philippe Jordan et de Simon Rattle (festival d'Aix en Provence) qui ont une vraie vision de cette oeuvre magistrale......L'opéra de Paris semble malheureusement et tristement être parti en pleine dérive..... Grand dommage.....

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