Une belle intégrale pour piano seul d’Antonín Dvořák par Ivo Kahánek

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Antonín Dvořák (1841-1904) : Intégrale de la musique pour piano seul. Ivo Kahánek, piano. 2021. Notice en anglais, en allemand, en français et en tchèque. 303.00. Un coffret de 4 CD Supraphon SU 4299-2.

On aurait tort de négliger l’œuvre pour piano seul de l’auteur de la Symphonie du Nouveau Monde. Dans la première biographie qu’il lui a consacrée en 1966 chez Seghers, le musicologue Guy Erismann (1923-2007) signalait que Dvořák, qui avait appris la musique sur son violon ou au clavier de l’orgue, n’avait laissé de trace de compositions pour le piano qu’à partir de 1876. Des pièces, pour la plupart de petites dimensions, firent alors leur apparition, des cycles plus amples venant jalonner un parcours pianistique qui tient en quatre disques en format CD. L’année de ses 35 ans, il compose son Concerto pour piano op. 33 dont le succès a toujours été relatif malgré les richesses musicales qu’il contient ; on peut considérer la saveur poétique, le côté familier, la verdeur rustique et la tendresse intime comme caractéristiques des futurs morceaux pour piano seul. Dans sa biographie plus développée pour Fayard en 2004, Guy Erismann soulignera le fait que cette même année 1876 s’achève par l’écriture d’une Dumka, bientôt suivie par un plus élaboré Thème et variations dont il aurait peut-être trouvé l’inspiration dans la Sonate n° 12 de Beethoven et qui révèle de réelles qualités imaginatives.  

Sur le plan des intégrales discographiques, on ne se bouscule pas au portillon. Entre 1967 et 1970, pour Supraphon, Radoslav Kvapil a signé une superbe réalisation, toujours considérée comme une référence de premier choix ; ce pianiste s’attachera ensuite à des pages isolées, notamment chez Alto pour les Silhouettes et les Humoresques, jouées sur le Bösendorfer de Dvorák qui date de 1879. Inna Poroshina proposera une intéressante intégrale en 1997/98, (réédition Brilliant, 2021) et Stefen Veselka, une autre, un peu inégale, en 2004 (Naxos). On n’oubliera pas non plus la large anthologie réalisée pour Vox par Rudolf Firkušny au cours des années 1960. Une nouvelle intégrale vient de voir le jour chez Supraphon. Elle a été gravée à l’Académie des Arts de Prague entre mars et juin 2021 par Ivo Kahánek (°1979), originaire de Frýdek-Mystek, en Moravie-Silésie. Après des études au Conservatoire Janáček d’Ostrava puis à l’Académie de la capitale tchèque qui a accueilli son ancien élève pour cet enregistrement, Kahánek a remporté en 2004 le Concours international de musique du Printemps de Prague ; dans la foulée, une invitation aux Proms de la BBC a lancé une carrière qui n’a cessé de se développer. Sur le plan discographique, il compte à son actif plusieurs disques consacrés essentiellement à des compositeurs tchèques, ainsi qu’à Chopin. En 2019, un peu comme un prélude à la présente intégrale, il a publié chez Supraphon une version altière et engagée du Concerto pour piano de Dvořák avec l’Orchestre Symphonique de Bamberg dirigé par Jakub Hrůša. 

Le coffret se décline selon l’ordre chronologique de la production pour piano du compositeur des Danses slaves, de la même manière que l’avait fait Kvapil en son temps. Avec une petite surprise par rapport à cette version déjà historique : l’ajout de trois Polkas, essais charmants mais sans grande prétention des années 1860 retrouvés à la fin du siècle dernier. Le compositeur se serait-il donc consacré au clavier à plusieurs reprises avant 1876 ? Difficile de le dire, d’autant plus qu’il a détruit des manuscrits antérieurs au début des années 1870, les jugeant insatisfaisants. Si l’on prend l’année 1876 comme le réel départ de la production pianistique, on constate que cette dernière s’arrête en 1894 après les Humoresques et deux petites pièces, une Berceuse et un Capriccio, qui feront toutes deux l’objet d’une publication posthume. Au cours des dix ans qui lui restent à vivre, Dvořák n’écrira plus pour le piano, inscrivant cette partie de son catalogue dans un cadre temporel de moins de deux décennies.

Nous n’entreprendrons pas un inventaire détaillé des « petites pièces » contenues dans cet attachant coffret : elles se déclinent en menuets, dumkas ou furiants, danses très appréciées par le créateur, humoresques, feuillets d’albums ou impromptu, éventail qui fait penser à un atelier de travail occasionnel où puiser l’une ou l’autre inspiration pour des partitions de plus grand format. La virtuosité, les couleurs, la poésie, le dynamisme et un charme immédiat en font des moments d’écoute des plus agréables. Ivo Kahánek accorde à chaque page la part de plaisir qu’elle mérite. Attardons-nous plutôt aux recueils de plus vastes dimensions, à commencer par les douze Silhouettes de 1879, écrites à l’époque du Concerto pour violon. Ces brefs croquis sont tour à tour sentimentaux, pleins de grâce et de légèreté ; on y trouve des emprunts à des œuvres antérieures, notamment aux deux premières symphonies ou aux mélodies des Cyprès. Ces miniatures sont à prendre telles qu’elles sont, comme des esquisses fugaces. Les huit Valses de 1879/80 et les quatre Eglogues de la même époque montrent un compositeur tout à fait à l’aise dans le premier genre, qu’il cultivera toujours avec art, et dans le second recueil, sa capacité à typer le caractère champêtre que le titre circonscrit. En cette période pianistique relativement féconde, six Pièces aux climats variés et six Mazurkas invitent à la flânerie optimiste. Les influences indirectes de Chopin et de Schumann sont en filigrane. Ivo Kahánek joue toutes ces pièces avec la souplesse qu’elles réclament et leur assure leur poids de légèreté lyrique ou dansante.

On prendra en considération les treize Impressions poétiques de 1889, même si, comme souvent chez le compositeur, lorsqu’il se met au piano, le meilleur côtoie une moindre inspiration. Ici, on découvre une sensibilité d’évocation que l’on pourrait presque qualifier de picturale. Même si on ne peut pas parler de musique à programme, les intitulés (Chemin nocturne, Au vieux château, Danse des lutins, Bacchanale, Sur une tombe, Sur la montagne sacrée…) sous-entendent la transmission d’un ressenti contrasté, nourri d’énergie, de touches populaires, de souvenirs mélancoliques, de présence de la nature ou d’aspects fantastiques. Mendelssohn n’est pas loin parfois, Grieg non plus, assurant à cet ensemble de petits tableaux un décor plaisant, très bien mis en valeur par l’interprète. Notre parcours s’arrête en 1894 avec une Suite écrite aux Etats-Unis qui sera orchestrée dès l’année suivante. La joie et la nostalgie (déjà celle du pays lointain) animent l’abondance mélodique. Peu de mois après, ce sont les Humoresques qui apparaissent, dont la septième, avant-dernière du cycle, est célébrissime. Ces miniatures témoignent de la « respiration » que trouve le compositeur en Bohème, l’écriture de ces huit délicatesses étant le résultat de vacances entre la deuxième et la troisième année de sa présence à New York. Elles sont d’essence romantique variée, avec des sentiments enjoués ou mélancoliques. On notera que la Symphonie du Nouveau Monde a été créée quelques mois auparavant, en décembre 1893. D’autres chantiers attendent le créateur, notamment des poèmes symphoniques de haut vol et des opéras, dont l’éblouissante Rusalka. Le piano ne sera plus d’actualité.

Si l’on voulait départager la version de Radoslav Kvapil, qui s’imposait jusqu’à présent, de celle de Ivo Kahánen, la tâche s’avérerait bien difficile. Avec des tempi globalement proches, tous deux chantent dans leur arbre généalogique et ont le sens et l’esprit de la poésie quand elle se manifeste. Ils ont aussi le réflexe de mettre ces pages à leur juste place, avec une spontanéité qui accorde à l’œuvre pianistique du maître tchèque sa part de charme et de simplicité, mais aussi de vivacité et de couleur locale. Ils mettent ainsi en valeur un répertoire qui mérite mieux qu’une attention occasionnelle. A ce titre, nous pensons que ces deux intégrales peuvent cohabiter en tête de la discographie, avec un léger avantage de confort sonore pour la nouvelle parution. A cinquante ans de distance, les deux pianistes tchèques servent Antonín Dvořák comme il le mérite : avec fraîcheur et avec ferveur.

Son : 9  Notice : 10  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix

 

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