Ars Musica : Surprise your ears! 

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Le Festival Ars Musica bat son plein ! Crescendo Magazine vous propose un premier compte rendu de ce début de festival 2021.

Ligeti(s) - Concert d’ouverture - Bozar salle Henry Le Boeuf (Bruxelles), mardi 9 novembre 2021

L’air est frais et la curiosité éveillée à cette heure obscure où l’on se dirige vers l’entrée C de Bozar (l’escalier à gauche après le café Victor), téléphone à la main pour présenter billet et laisser-passer sanitaire, masque au visage pour respirer filtré. Ce soir est celui de l’ouverture d’un Ars Musica chahuté (comme d’autres) en 2020, ce que résume Bruno Letort (son directeur) en parlant de trois programmations : au premier confinement on allège, au second on adapte la thématique et on se met en ligne, en 2021 on reprogramme - sur le thème de la voix - dans l’espace et dans le temps. Une ouverture en forme de doublé, Ligeti père et fils, deux pièces du premier, une Suite en cinq mouvements du second.

S’il estime, après-coup, que l’atmosphère du morceau se réfère finalement bien plus à Vienne (où plane l’ombre d’Alban Berg) qu’à San Francisco, György Ligeti écrit San Francisco Polyphony après un séjour de six mois à la Stanford University et en réponse à une commande pour le soixantième anniversaire de l’orchestre californien. Il y porte à un point culminant sa technique micro-polyphonique, où l’évolution des voix est lente et peu perceptible -quasiment camouflée dans Lontano, qui s’écoule comme la coulée continue d’une métallurgie domptée-, même si San Francisco Polyphony soulève le voile sur ses structures internes et leurs mouvements.

La pause est prétexte à l’une ou l’autre rencontre musicale d’obédiences multiples (qui dit que le monde est fermé ?) et le temps de peaufiner l’installation scénique du Burkina Electric (guitare, chant, danse, batterie et électronique), qui se greffe au Brussels Philharmonic dirigé par Ilan Volkov. Lukas Ligeti joue depuis 17 ans avec l’ensemble du Burkina Faso, avec lequel il prend plaisir (lui qui partage son travail entre classique, improvisation et exploration africaine) à mêler tradition, électronique, expérimental et pop. Sacrée mixture, dont la digestion peut caler au niveau du pylore si transgresser les lignes n’est pas notre pain quotidien, mais qui s’apprivoise quand on ne rechigne pas, par exemple, à superposer des étoffes de couleurs vives à l’incoordination suspecte, ni à enchevêtrer les générations au repas de mariage de l’aînée qu’on a eu tant de mal à caser. Car les mondes sonores (et visuels) qu’entrechoque Lukas Ligeti ne peuvent être de prime abord plus antinomiques : l’acoustique et l’électrique, la rondeur vocale et l’attaque instrumentale, le noir et le chamarré, le grand orchestre et le petit ensemble, la partition de l’un, l’incapacité à la lire de l’autre -la succession même des séquences de la composition peut heurter. Le cinquième mouvement de la Suite for Burkina Electric and Orchestra est une création mondiale, commande du festival, qui complète l’œuvre de 2016, dont trois des parties s’appuient sur des compositions préexistantes de l’ensemble, largement réécrites et complétées pour exploiter timbres et techniques de l’orchestre -ma préférence va aux deux derniers mouvements et ma réserve tient à l’intégration parfois sous-valorisée des rythmes. L’électronique est aux mains du compositeur : laptop bien sûr et déroulé sur un Ableton Live, mais en connexion avec un Marimba Lumina, rare quoique déjà ancien instrument développé par Don Buchla, contrôleur MIDI à l’apparence de marimba et capable de réagir à la simple présentation du maillet -accessible, Lukas Ligeti (qui est batteur) en explique volontiers le fonctionnement à ceux qui le questionnent à la fin du concert et inscrit leur email sur la partition pour « rester en contact ».

Mélopées Ethiopiennes - Arsonic (Mons), jeudi 11 novembre 2021

A Mons, le festival se rebaptise M’Ars Musica, un clin d’œil à Mons Arts de la Scène, installé trois jours à Arsonic, cette salle chaleureuse à l’acoustique accueillante, née des briques de l’ancienne caserne de pompiers et aujourd’hui gorgée d’oreilles curieuses de découvrir un mélange barde éthiopienne, jazzmen français et ensemble contemporain liégeois -un pari osé ; et plutôt réussi.

Avant cela, l’Ensemble Hopper (François Deppe à la direction), en configuration violoncelle et percussions (cloches, crotales, timbales, tambour à eau, fouets -auxquels s’ajoutent électronique et sons échantillonnés), propose Water du belge Thierry De Mey, tisseur de liens entre contemporain et électronique, sur projection du film éponyme réalisé par le compositeur et à la chorégraphie imaginée par sa complice malinoise Anne Teresa De Keersmaeker (danseurs torses nus et jupes vaporeuses) : les sonorités, multiples, sont équivoques et évasives, insaisissables comme ces corps dansant sur l’herbe verte parsemée d’eau et d’arbres.

Pour la création de የእኛ ዘመን (Ye’inya zemen) (j’ai dû un peu chercher les caractères sur mon clavier), François Couvreur rassemble, autour de ses collègues de Hopper (groupe à géométrie variable qu’il a cofondé avec d’autres jeunes musiciens du Conservatoire de Liège -il en est le directeur artistique et y joue des guitares), le trio Eténèsh Wassié dont il intègre les sons graves et la voix chaude avec un doigté étonnant de justesse, qu’il pousse jusqu’à une éloquente respiration dialoguée entre violoncelle et chant.

La scène se dégage un peu plus, dont le trio prend possession pour une troisième partie dédiée à ses propres chansons, aux racines africaines évidentes mais à la couleur significative véhiculée par un choix instrumental centré sur une contrebasse (Sébastien ‘Bakus’ Bacquias) et une guitare basse acoustique (Mathieu Sourisseau), les deux amplifiées et asservies aux effets commandés par les pédales aux orteils de leurs maîtres. Eténèsh Wassié vient de la tradition orale azmari, poètes-chanteurs éthiopiens, et se nourrit de musiques coutumières, au sein desquelles elle se balade comme une aventurière, poussée par Sourisseau (il adore mixer les cultures) et Bacquias (musicien « tout terrain », il touche au jazz, à l’impro, au rap) à adapter le matériau historique à des rythmes flingués, des dynamiques instrumentales noise et des postures free jazz.

Voi(rex) - ARBA-ESA Auditorium Horta (Bruxelles), vendredi 12 novembre 2021

A force de fréquenter la rue du Midi pour ses libraires et disquaires d’occasion, on finit par en oublier qu’elle abrite également l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles qui coproduit, à l’attention de ses étudiants (le public est inhabituellement jeune ce soir et s’installe au fond de l’auditoire -conformément à ses habitudes de cours), Voi(rex), le concert aux mains de Sturm und Klang, ensemble découvreur et exigeant, fondé et dirigé par Thomas Van Haeperen, qui se donne pour mission de faire vivre le répertoire écrit à partir de la deuxième moitié du 20e siècle.

De la Carmagnole, chant révolutionnaire des sans-culottes créé en 1792, Gérard Pesson conserve l’esprit de « fête instrumentale allègre et confiante dans l’avenir », sur une partition annotée d’une série de symboles soigneusement définis : c’est vif, primesautier -pour un peu, on se croirait au pays de Tom & Jerry- plus percussif qu’attendu, claironnant comme les discours annonciateurs des victoires révolutionnaires à la tribune de la Convention.

Keiko Devaux, originaire de Colombie Britannique, a atterri en provenance de Montréal -où elle habite- pour faire entendre, avec AER, commande du festival, une création de toute beauté, entrelacs de vagues qui se recouvrent avec autant de progressivité que de réciprocité, s’électrisent et refluent, glissent comme des couches de poudreuse affûtées les unes pour les autres (c’est doux et râpeux en même temps), elle qui n’aime rien tant que l’émotion née de la superposition d’éléments sonores contrastés, tonalité traditionnelle et noise électroacoustique rassemblées dans un monde tolérant.

Après la pause, nécessaire pour réarranger les percussions (Jean-Louis Maton est à l’étroit sur la scène de l’auditoire Horta), la soprane belge Marie De Roy s’empare du Voi(rex) de Philippe Leroux, cinq mouvements écrits en 2002 sur base de poèmes de Lin Delpierre (Le testament des fruits) qui donnent son texte à la pièce, mais aussi des développements sonores et certaines de ses expressions scénographiques, plus ou moins figurées (mime, écriture dans l’air…) : la musique de Leroux surprend, intense et vivante, et confronte, multipliant les allers-retours entre chant, instruments et dispositif électronique -qui lui-même propulse la voix en un abîme vertigineux.

Phonations - Arsonic (Mons), samedi 13 novembre 2021

J’aime ces contrastes, comme aujourd’hui, sauter du tournage, au Noise Factory, d’un petit documentaire pédagogique pour l’Université de Bourgogne sur l’enregistrement d’un album (le groupe est rock et bruxellois, le studio namurois, l’université dijonnaise) au monde feutré d’Arsonic (« un havre de paix dans la frénésie du quotidien ») pour une musique dont les temps ne se comptent pas nécessairement en paires -d’autant que le programme est fourni, intriguant- et en deux parties.

Pour la première (Ondes vocales), Giusy Caruso débute, seule et scintillante derrière le piano, avec Ttai, Suite n. 9 de Giancinto Scelsi, improvisation transcrite (c’est souvent le cas chez celui qui recommande l’exercice quotidien de l’improvisation comme catalyseur de la créativité), une pièce qui incite à la quiétude éthérée et peut-être même résonne avec un état d’esprit vaguement mélancolique.

Spécialiste (entre autres instruments rares) des ondes Martenot -qu’il met au service de la musique, quel que soit son style-, Thomas Bloch rejoint la scène en même temps qu’Anna Clementi, « actrice de la voix », pour Œuvre-thérapie, Niwwelsequenz, commandée à Tatsiana Zelianko, jeune Biélorusse formée au Luxembourg (un croisement rare, lui aussi), une conversation téléphonique entre une patiente déprimée et son psychologue (pondéré et au séduisant accent italien) spécialisé en thérapie cognitivo-comportementale, heureux de dispenser les axes majeurs de la thérapie de la dépression -la chose est originale (quoiqu’un brin fastidieuse) et s’offre un faux final un instant déroutant.

Scorcio est également une création mondiale : Cyrille Thoulen, sociologue des arts autant que compositeur, partage son écriture entre musiques contemporaine et fonctionnelle. Sous la houlette du chef Gabriel Hollander, sa pièce respire et souffle, frappe les cordes du piano avant de s’emballer avec une vigueur inédite. 

Avec le masque, je ne l’avais pas reconnu à son arrivée, rayonnant de retrouver ses amis installés au plus près de la scène : Nicolà Sani a fait le déplacement pour la première de son Anna Blossom has wheels, qui voit le chef se pencher sous le couvercle du piano, archet à la main et Anna Clementi entrer sur (et sortir de) scène en trottinette, mêlant sons et gestes, questions, affirmations et harangues, en anglais, allemand puis italien. Il y a des moments virulents où chant et piano se confrontent, et d’autres où ondes Martenot et voix s’accordent et virevoltent.

La scène se recompose pour Trio(s), qui démarre sur le son des vagues -chaque chanson succède à la suivante par une transition nature (après la mer, les cigales…), sans interruption pour applaudir ou reprendre son souffle entre des compositions propres et À la recherche du rythme perdu de Luc Ferrari-, et surprend par l’intensité immédiate du chant de Beñat Achiary (il chante, oui, mais aussi scande, ou crie, ou lance les mots dans l’air), la violence du piano d’Henry Fourès (sa façon de retirer précipitamment ses mains du clavier après un toucher puissant ; son assise, imprécise et sans barrière, entre jazz et contemporain) et la présence incroyablement multiple du tambourin polytimbral de Carlo Rizzo (pendant que la main droite se promène avec l’agilité d’un écureuil affamé, la gauche active ou non le timbre, étouffe plus ou moins les cymbalettes et règle la tension de la peau). Magnifique.

Suite for Noh voice & string quartet - Bozar salle M (Bruxelles), samedi 13 novembre 2021

Le public de ce soir ne remplit pas la salle mais est manifestement impatient de découvrir FujiDaiko -Écho de Claude Ledoux qui, finalement, clôture plutôt qu’il n’ouvre le concert, laissant ce soin à Dai Fujikura, cadet des compositeurs au programme -auquel il consacre par ailleurs un des Japanese E-mail de son dernier disque, publié chez Cypres-, qui explique avoir monté Another Place comme on le fait d’un film, à partir de scènes (de « courts fragments basés sur un même champ harmonique ») au lien fluide (l’unité harmonique), en centrant le travail de montage sur le « rythme et [le] flux » de la pièce – un rythme sautillant et pincé.

L’économie des moyens chère à Noriko Baba déclenche le fou rire (étouffé par le masque, ouf) de ma voisine lorsque les musiciens du Quatuor Amôn fendent l’air de leurs archets, ajoutant au sifflement introductif du violoncelle (Guy Danel) qui annonce le chant si particulier (Hagoromo est une pièce emblématique du théâtre Nô) de Ryoko Aoki, émergeant avec la lenteur de l’automate de l’arrière-scène, splendide et comme immobile dans sa tunique gris argent aux plis horizontaux, réguliers, constants, presque ponctuels. Une beauté étrange et émouvante -comme cet éventail qui se détache et se fond dans le personnage.

Avec Landscape 1, la première pièce d’une série vouée à fouiller « la distance entre un ton et le suivant, son ombre », Toshio Hosokawa imprègne l’épais tissu des fauteuils d’une solennité givrante : on ne bouge pas, on écoute, on se laisse faire, les cordes vibrent à l’intérieur même de nos artères -et on émerge de cette expérience éberlué, un peu hagard.

Pour cette création mondiale de FujiDaiko -Écho, Claude Ledoux -particulièrement sensible à la culture japonaise qu’il mélange, au sein même de son foyer, à sa propre belgitude- ajoute un rôle percussif au répertoire d’Aoki, femme isolée dans l’univers traditionnel si masculin du Nô et pionnière de son ouverture à la musique contemporaine, qui raconte, dans cette pièce attrayante, l’histoire d’une épouse à la recherche de son mari disparu.

Cette année, Ars Musica prend son temps -et nous aussi : à bientôt pour d’autres surprises auriculaires.

Bernard Vincken

Crédits photographiques :  Velafrica Noël Vollmer / Sylvie Lapray Meunier / John Sellekaers /  Guillermo Navarro /  Hiroaki Seo

 

 

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