Une intense Traviata à l'Opéra Bastille

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Il y a quelque chose de cruel et de froid dans l'histoire de Violetta Valéry. La reprise de la mise en scène de La Traviata par l'Australien Simon Stone, sept ans après sa création à l'Opéra Garnier, cette fois dans la rude architecture de la salle Bastille, fait crûment ressortir cet aspect qui reste souvent latent.

La densité du travail scénique, son adéquation à l'œuvre, la direction orchestrale de Marta Gardolińska, aiguisée comme une lame à l'image de l'interprète principale, Aida Garifullina, vont dans la même direction. Mécanique impitoyable où l'écran rend le regard captif et transforme l'image en mensonge. Les yeux fermés, en gros plan, Violetta soulève ses paupières au début de chaque acte : ils disent déjà qu'elle ne trouvera sa vérité qu'au prix d'une douloureuse traversée des apparences, d'un dépouillement (acte II), puis d'une fuite où nul ne pourra la secourir. Jusqu'au cri ultime de l'agonie-naissance : « Gioia ! »

La rigueur des emboîtements visuels, leur rotation inexorable, exacerbent, s'il est possible, la splendeur musicale. La tendresse, la volupté, la douceur, les couleurs chatoyantes de la partition se déploient au fur et à mesure que l'espace se vide, portant l'émotion à son acmé.

Verdi souhaitait une svelte Traviata. Aida Garifullina, qui fut une mémorable « Fille des neiges » (Snégourotchka) sur la même scène, met sa plastique parfaite, jointe à une grande aisance scénique, au service d'un chant percutant. Le legato impeccable, les aigus fulgurants, comme le timbre marmoréen, donnent au personnage un caractère de courage et de droiture bienvenu.

On le sait, elle est ici transformée en « influenceuse ». Si les SMS projetés en vidéo ne donnent pas une idée très flatteuse de son niveau intellectuel, au moins leur contenu ne contredit pas l'action. En revanche, les allusions pornographiques du décor et des costumes évoquent davantage les ruelles d'Amsterdam qu'un salon mondain. C'est trahir la vraie Marie Duplessis qui, à seize ans, avait acquis une éducation qui la fit rechercher par toute l'aristocratie ; comtesse par le mariage, elle séduisit au passage Franz Liszt et Alexandre Dumas fils. À la délicatesse des traits et à la vivacité d'esprit, elle joignait l'art de peindre et de chanter, et possédait des centaines de livres au moment de sa mort, à peine âgée de vingt-trois ans…

Le jeune ténor Xabier Anduaga, annoncé souffrant, campe un Alfredo altier au chant souple et nuancé, porté par un timbre à la fois moiré et onctueux. Roman Burdenko (Giorgio Germont), solide et sobre, rend hommage à la complexité du personnage. Nicholas Jones, Luis-Felipe Sousa, Florent Mbia et Amin Ahangaran complètent l'entourage de Violetta avec fougue et conviction, à l'instar de la brillante Flora de Seray Pinar, tandis que Cassandre Berthon (Annina) reste un peu en retrait. Chœurs et orchestre participent à l'excellence de l'ensemble.

La qualité des distributions, changeantes selon les dates, l'ingéniosité et la pertinence de la mise en scène valent à tous un triomphe mérité, auquel un brin de distinction n'aurait pas nui.

Paris, Opéra Bastille, 7 juin 2026

Bénédicte Palaux Simonnet

Crédits photographiques : Chloé Bellemère

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