À Dublin, ville de sa création : le Messie repeint al fresco par Peter Whelan

par

Georg Friedrich Haendel (1686-1759) : Messiah, oratorio HWV 56. Hilary Cronin, soprano. Helen Charlston, Alexander Chance, Nathan Mercieca, contralto. Guy Cutting, ténor. Frederick Long, Edward Grint, basse. Peter Whelan, Irish Baroque Choir & Orchestra. Livret en anglais (avec paroles des chants). Octobre 2024. Digipack deux CDs 48’17’’ + 79’05’’. Linn CKD 761

À raison d’une dizaine de pages par jour, Haendel rédigea son Messie en moins d’un mois, en août-septembre 1741. Mais il ne cessa de réviser la partition, l’adaptant chaque fois aux circonstances d’exécution. La première d’entre-elles eut lieu à Dublin, le 13 avril 1742 dans un théâtre nouvellement construit, le Neale’s Musick Hall de la Fishamble Street. Sous la direction du compositeur, qui pour des concerts de charité était déjà présent dans l’île depuis l’automne, à l’invitation de Lord Devonshire.

Parmi les concessions de cette version irlandaise, He shall feed his flock transposé en fa majeur pour Susannah Cibber, actrice à la sulfureuse réputation. Ou le How beautiful are the feet réécrit pour un duo d’altos masculins, sachant que le compositeur confia des interventions solistes à des membres des chœurs de la cathédrale St Patrick. Le musicologue Donald Burrows a supposé que l’effectif choral ne dépassait pas quatre voix par tessiture. La prestation orchestrale évinça les hautbois conçus dans l’écriture initiale. Pour de plus amples développement sur les circonstances de cette mouture de Dublin, on pourra consulter le livret de John Butt accompagnant son enregistrement avec le Dunedin Consort (Linn, mai 2006) : une piste originale déjà suivie par Hermann Scherchen en 1954 (Nyxa), et dans le giron baroqueux par Jean-Claude Malgoire en 1979 (CBS).

Se revendiquant comme la première enregistrée sur instruments historiques par un ensemble irlandais, la présente parution n’est pas une passade entre une œuvre et des interprètes mais s’inscrit dans une rituelle habitude, si l’on en croit The Journal of Music in Ireland : « la représentation annuelle du Messie par l’Irish Baroque Orchestra [...] est un rendez-vous incontournable du mois de décembre ». Le double-album suit l’édition moderne tout en empruntant les effectifs restreints et quelques spécificités de la création de 1742 : un compromis qui évoque son « format intime et son atmosphère théâtrale », selon les mots de Peter Whelan.

Douze cordes, treize choristes d’où émanent les solistes. On est loin de l’apparat peplumesque des Royal Choral Society et de l’Huddersfield Choral Society à plusieurs milliers d’exécutants, légué par une tradition romantique dont témoignaient encore les gravures par Sir Henry Wood et Malcolm Sargent au siècle dernier. « Pourquoi, au lieu de gaspiller des sommes colossales afin d’engendrer un ennui aux mille visages qu’on appelle un Festival Haendel, quelqu’un n’entreprend-il pas de donner au St James’ Hall un Messie soigneusement répété et étudié dans les moindres détails, avec un chœur de vingt artistes compétents ? » réagissait déjà George Bernard Shaw dans les colonnes de The World daté du 21 janvier 1891 !

Pour autant, ces sessions de 2024, même si elles épousent la parcimonieuse parure d’un Ton Koopman (Erato, 1983), ne reproduisent aucunement la préciosité ornemaniste ni le maniérisme du chef néerlandais. Le ton est direct, sans apprêt, tendu par des tempi souvent rapides mais qui ne semblent pas arbitrairement précipités, répondant aux seules urgences du texte. Certaines étapes s’entendront peut-être raidies (Rejoice greatly), mais l’on y gagne une force, un muscle (un déflagrant Glory to God !), une ébullition (All we like sheep, Let us break his bonds) absolument enthousiasmants.

La transition entre récitatifs et arias privilégie la spontanéité comme le ferait un live. Par exemple, un furieux All they that see him précédant un fougueux He trusted in God, qui s’enchaîne à un Behold and see où le feu couve encore sous la braise. Cette partie orientée vers la résurrection est gérée avec une confondante efficacité, quand le Thou shalt break them de Guy Cutting se déverse enfin vers le célèbre Alléluia. Malgré la dimension quasi-chambriste, la captation ne manque pas d’ampleur et réussit l’envergure nécessaire. Intrépide mais épanoui, le plateau choral sait au besoin étaler son pinceau (Since by man came death).

Au timbre ingénu d’Hilary Cronin (Rejoice greatly), à la touche fluette d’Alexander Chance (Thou art gone, le duo O death) répondent la caractérisation madrée et le pigment métallisé d’Helen Charlston, au vibrato bien dosé. Aigrissant He was despised par des astringences dont elle a le secret. Quasiment toutes les interventions de basse, sauf l’intrépide Why do the nations, sont attribuées à Edward Grint, et c’est heureux tant il triomphe de tous ses numéros : les succussions de Thus saith the Lord, le tortueux The people that walked in darkness, jusqu’à un Trumpet shall sound désinhibé et orgiaque. Même dans la troisième partie, la plus philosophique, méditant sur la rédemption gagée par le Nouveau Testament, la troupe de Peter Whelan ose une cursivité qui investit judicieusement une vivante fresque. La virtuosité, la finesse du détail n’ignorent rien de la puissance passagèrement requise : le galbe de Worthy is the lamb !

Pour le sens comme pour l’affect à fleur de peau, pour le trait (volontiers incisif) comme pour la couleur décapée de toute bavure, pareille prestation offre un stimulant portrait du Messie, rasé de près et repeint à neuf, privilégiant le moment sur le monument. La discographie baroqueuse offre certes d’autres témoignages épurés, mais peu d’aussi cohérents, agiles et ingénieusement habités. On pense par exemple à l’éclat, la légèreté virevoltante de Martin Pearlman et ses troupes de Boston (Telarc, mars 1992). S’ambitionne toutefois ici un surcroît d’incarnation dramatique qui, à l’élévation spirituelle, oppose une ferveur presque scénique. Assaillant chaque instant comme les facettes d’un opéra sacré qui fut peut-être celui auquel rêvait le Caro Sassone dans un fulgurant élan d’inspiration, quand sa plume noircissait le génial manuscrit.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

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