Variations et séductions nocturnes pour Véronique Gens et I Giardini

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« Nuits ». Mélodies de Lekeu, Fauré, Berlioz, Massenet, Saint-Saëns, Chausson, Ropartz, Louiguy. Airs de Messager et Hahn. Pièces de La Tombelle, Liszt et Widor. 2020. Véronique Gens, soprano ; I Giardini. Livret en français, en anglais et en allemand. Textes des poèmes en français avec traduction anglaise. 61.41. Alpha 589.

Chaque récital de Véronique Gens est à marquer d’une pierre blanche. Cette magnifique soprano qui ne cesse d’émerveiller dans tous les rôles d’héroïnes qu’elle interprète, notamment dans la tragédie, offre ici une autre facette de son talent, celui d’une infinie délicatesse, dans un récital de mélodies françaises qui réunit la voix à un quintette avec piano. Si deux pages de Lekeu (Nocturne) et Chausson (Chanson perpétuelle) sont destinées à cet ensemble, les autres éléments du programme consistent en des transcriptions effectuées par Alexandre Dratwicki, du Palazzetto Bru Zane, « à la manière du XIXe siècle, et non pas en surchargeant l’écriture des cordes d’effets virtuoses intempestifs et hors de propos », comme il l’explique lui-même dans un texte de présentation. L’intitulé du CD, Nuits, porte sur quatre dimensions d’un univers nocturne différent : le premier, « Crépuscule, nuit d’amour », regroupe trois mélodies : le Nocturne de Lekeu tiré des Trois Poèmes, sur un texte de l’auteur, La lune blanche de Verlaine dans La Bonne Chanson de Fauré, et L’île inconnue tirée des Nuits d’été de Berlioz. Le climat instaure le mystère de l’ombre qui descend, puis de la lune qui s’installe en un vaste et tendre/Apaisement, jusqu’à, chez Berlioz/Gautier, la rive fidèle/Où l’on aime toujours. La voix de Véronique Gens caresse souplement la fin du jour et l’entrée de la nuit, qui se prolonge dans un deuxième thème : Rêve, nuit d’ailleurs, passant ainsi d’un contexte symbolique à un exotisme plein de frémissements : Nuit d’Espagne de Massenet avec l’air embaumé et « l’heure d’amour » des vers de Louis Gallet, suivie du Désir de l’Orient de Saint-Saëns, dans lequel celui-ci, se souvenant sans doute de ses nombreux voyages et des ciels de turquoise, installe ses propres mots pour imaginer que Là-bas, la sultane enivrée/De parfums amers/Mêle à sa chevelure ambrée/La perle des mers, Là-bas !, et la parer d’un piano exalté. Juste avant ces deux précieux moments qui entraînent l’auditeur dans un rêve sensuel, une tendre Orientale instrumentale de Fernand de La Tombelle a créé le savant climat du songe. 

Mais la nuit peut être aussi le domaine de la peur, du malaise que la troisième partie du CD n’oublie pas à travers le thème Cauchemar. Nuit d’angoisse : Chausson rappelle, sur un texte de Charles Cros, le souvenir douloureux du bonheur passé et de l’abandon dans sa Chanson perpétuelle, avant que La Lugubre gondole de Liszt, dans une version pour violoncelle et piano, ne nous étreigne le cœur. Sur un texte qu’il a lui-même traduit d’après Heinrich Heine, Ropartz nous plonge dans les affres de la fleur de l’âme damnée , et la triste évocation du suicide (Ceux qui, parmi les morts d’amour), avant qu’un retour à Fauré, sur un texte de Romain Bussine, ne dessine Après un rêve, triste réveil des songes et des brumes des mensonges. Heureusement, au bout de cette évocation dont l’habileté de la construction poétique et musicale révèle l’intelligence d’un fil rouge conducteur de lignes fluides et de couleurs vocales, il y a un dernier thème : Ivresse. Nuit de fête, dont la porte s’entrouvre par le brillant Molto vivace du Quintette avec piano n° 1 de Widor. On découvre ensuite La vie en rose, un bain de tendresse dont les paroles d’Edith Piaf, revues par Henri Contet et mises en musique par Louiguy, résonnent toujours en nous ; Véronique Gens les mène vers l’envoûtement. Ce grand bonheur qui prend sa place et rend heureux, heureux à en mourir se prolonge avec une certaine ironie chez Messager et Sacha Guitry pour montrer la bêtise des hommes par le propos badin de J’ai deux amants puisqu’ un seul, c’est ennuyeux. Véronique Gens y est tellement fine de volupté contrôlée qu’elle ferait passer la tromperie pour normale, comme Yvonne Printemps en son temps… On ne pouvait mieux clôturer ce récital enchanteur, recueilli et mystérieux tout à la fois que par La Dernière valse de Reynaldo Hahn, sur des vers de Donnay et Duvernois : l’amour est en fin de compte une aventure/Qui dure une saison ; comme la nuit, il a ce parfum d’ivresse qui prend fin aux lueurs du jour. Dernier baiser, dernière étreinte

On est plein de reconnaissance pour le plaisir reçu pendant cette heure musicale de rêverie qui est passée vite, si vite, trop vite. On est sans cesse admiratif devant l’impeccable diction de la cantatrice qui nous fait saisir le sens caché derrière chaque syllabe, devant une émission raffinée et élégante du chant, et face à une délectation inscrite aussi bien dans la lumière du clair de lune qu’elle nous a permis d’effleurer que dans la poésie permanente engendrée par une voix intense, claire et si caressante. Il faut aller en confiance et en abandon au cœur de ce récital si réussi, que le partenariat du collectif I Giardini, né en 2012, vient illuminer de sa complicité vivante. On ne peut s’empêcher de nommer chacun des musiciens pour les remercier de ce moment de grâce : les violonistes Shuichi Okada et Pablo Schatzman, l’altiste Léa Hennino, la violoncelliste Pauline Buet et le pianiste David Violi. Avec Véronique Gens, ils cernent « quatre variations de l’âme », selon l’expression de l’intitulé de la notice d’Alexandre Dratwicki. On notera que ce programme a été enregistré dans la Salle Philharmonique de Liège du 26 au 29 août 2019. Un CD à savourer, encore et encore…

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix   

 

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