Vers une réhabilitation de Théodore Dubois ?

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Théodore Dubois (1837-1924)
Musique sacrée et symphonique - Musique de chambre.
2015-Livre-disque 3 CD 58'53'', 62'42'' et 71'53-Textes de présentation en français et anglais-Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française-Ediciones Singulares ES 1018

Pauvre Théodore Dubois ! Voilà l'archétype du musicien officiel comblé d'honneurs : le style académique lui colle à la peau depuis toujours. Avant son décès déjà, il était immolé sur l'autel de la musique contemporaine : "J'assiste à ma mort de mon vivant !" écrit-il en 1922. La passionnante notice d'Alexandre Dratwicki contient nombre d'extraits émouvants de son journal, actant cette mélancolie de l'homme qui, célèbre et puissant, se voit oublié, perdu dans une autre époque. Mais il ajoute aussi : "J'ai comme une certitude que, si plus tard, après moi, mes oeuvres tombent sous les yeux de musiciens et de critiques non prévenus, un revirement se fera en ma faveur. Je ne serai plus là pour en jouir, mais c'est égal, cela fait plaisir à penser." Ce temps serait-il arrivé ? Plusieurs enregistrements récents tendent à démontrer un regain d'intérêt pour ce musicien honnête, probe, grand technicien, à qui il ne manquait qu'une chose : le génie. Titulaire de l'orgue de La Madeleine après Saint-Saëns, professeur puis directeur du Conservatoire (1896-1905), membre de l'Institut, Théodore Dubois fut tout et n'est plus rien. Le présent livre-disque se propose en trois CD de faire le tour d'une oeuvre plus riche et plus intéressante que l'on ne croyait, en abordant plusieurs genres différents, et en engageant une belle série d'interprètes pour défendre cette musique quasi inconnue. Voyons cela de plus près.

CD I
Symphonie n°2 - Sonate pour piano en la mineur
Brussels Philharmonic, dir.: Hervé Niquet; Romain Descharmes (piano).
Les deux symphonies de Dubois sont tardives. La création de la seconde par Gabriel Pierné en 1912 fut l'objet d'un chahut organisé, semble-t-il, par la Schola Cantorum ("Quoi ? Un vieux qui produit encore ?"). Elle est anachronique certes, mais peut-on le reprocher à un musicien né en 1837 ? Il est vrai que le scherzo rappelle Mendelssohn : celui de la première symphonie de Saint-Saëns aussi : mais elle, elle date de... 1852. Dans l'ensemble, les thèmes sont bien profilés, surtout dans le remarquable allegro initial aux fanfares somptueuses, l'orchestration exemplaire et, si le mouvement lent est un peu creux, le finale a de l'allure et un bel élan mélodique qui le rapproche précisément de Saint-Saëns. Il faut aussi admirer l'art très habile d'enchaîner les mouvements l'un à l'autre. Dubois n'était pas grand pianiste mais sa sonate de 1908 est expressive. Sans doute ne vaut-elle pas ses impressionnantes contemporaines (Dukas 1901, d'Indy 1907) mais elle se laisse écouter avec intérêt. La partition est agrémentée de petites fantaisies perlées du meilleur effet. Le nocturne, très romantique (Beethoven, Chopin) est joué avec beaucoup de délicatesse, d'émotion même. Le vigoureux finale, aux rythmes contrastés, est virtuose, et termine fièrement cette belle sonate.

CD II
Messe pontificale (1) - Motets (2)
(1) Ch. Santon (soprano), J. Borghi (mezzo-soprano), M. Vidal (ténor), A. Buet (baryton), F. Saint-Yves (orgue)
(2) M. Kalinine (mezzo-soprano)
(1) (2) Solistes du Brussels Philharmonic, Flemish Radio Choir, dir.: Hervé Niquet.
La musique religieuse a tenu une part importante dans la vie de Théodore Dubois et certaines de ses partitions sont encore au répertoire des chorales d'aujourd'hui.
Avec sa Messe pontificale de 1895, Dubois révise en réalité une messe de jeunesse de 1862. Elle constitue la surprise de ce livre-disque : voilà une musique d'une étonnante fraîcheur d'inspiration, dès le très mélodique Kyrie. Certains passages évoquent franchement le monde de l'opéra (Qui tollis du baryton, Et incarnatus de la soprano) et l'écriture chorale est splendide. Bel Agnus Dei final aussi, duo et choeurs recueillis avec clarinette obligée. L’œuvre a été orchestrée pour un ensemble de 13 musiciens, la partition originale n’étant pas disponible lors de l’enregistrement. Les motets sont caractéristiques de l'écriture de Dubois dans le genre sacré. Assez sulpicien bien sûr, époque oblige, mais inspiré : il y a là un Panis angelicus et un Ave verum de toute beauté. Marie Kalinine en est l'interprète choisie et affectueuse. Les trois derniers sont pour choeur seul. Une curiosité : un O Salutaris reprenant littéralement le thème du mouvement lent de la deuxième symphonie de Beethoven.

CD III
Symphonie française - Quatuor avec piano
Les Siècles, dir.: François-Xavier Roth; Quatuor Giardini
Comme chez d'Indy, la première symphonie de Dubois (1908) porte un titre et la seconde est numérotée. Après un début sombre et quelque peu franckiste, elle se lance dans une joyeuse et inventive course-poursuite de nombreux petits motifs, poursuit par des variations sur un thème populaire français (avec hautbois et -plus rare- célesta à la coda, à 8'40'' de la plage 2), puis par un scherzo de nouveau très Saint-Saëns. Sa vivacité pimpante annonce presque Poulenc. Le finale démontre le titre cocardier de l'oeuvre, ne fût-ce que par la citation de La Marseillaise. L'orchestration, légère et claire, est bien française, c'est sûr. Une jolie symphonie dont l'anachronisme enchante, grâce aussi à la parfaite compréhension dont témoignent Les Siècles de François-Xavier Roth. Le CD se termine par une oeuvre de musique de chambre, le quatuor avec piano de 1907 qui nous était déjà connu par une version de l'ensemble Hochelaga (Atma). C'est une page assez longue, très bien écrite, et comprenant de beaux développements formels dans les mouvements extrêmes, puissants ou dansants tour à tour, ainsi qu'un scherzo alerte.

Ce livre-disque paraît dans la collection "Portraits" dont le premier volume était consacré à Théodore Gouvy, autre compositeur oublié qui tente de revivre, et que Dubois défendit beaucoup. A qui le troisième "portrait" sera-t-il dédié ?
Bruno Peeters

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 8 - Interprétation 10

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