Volume 68 de la « Vivaldi Edition » : six cantates pour soprano

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Antonio Vivaldi (1678-1741) : Cantates pour soprano et basse continue RV 650, 652, 660, 665, 667 et 66, volume I. Arianna Vendittelli, soprano ; Ensemble Abchordis, direction Andrea Buccarella. 2020. Notice en français, en anglais, en italien et en allemand. Textes des cantates en trois langues, dont le français. 62.30. Naïve OP 7257. 

Le présent album fait partie de la grande aventure de l’Edition Vivaldi entamée par Naïve il y a deux décennies et basée sur les archives de la Bibliothèque nationale universitaire de Turin. Classé dans la série des Opere teatrali, qui a déjà accueilli une vingtaine d’opéras ainsi que des airs pour basse, ténor ou contralto, c’est le premier volume consacré aux Cantates pour soprano et basse continue. Comme l’explique Cesare Fertonani dans la notice, Vivaldi a composé une trentaine de partitions du genre entre 1718 et le milieu des années 1730 […], celles pour soprano et basse constituent une écrasante majorité. On en trouve six dans ce premier volume, qui constitue un panorama vocal très attrayant.

Le contexte est conventionnel : chaque « action », au sein de laquelle l’amour, ses bonheurs et ses tourments tiennent la place principale, se déroule dans un univers arcadien avec bergers et nymphes. La construction suit le schéma récitatif - air - récitatif - air, ou air - récitatif - air, celui-ci étant toujours conclusif. La lecture préalable des textes, traduits en français, permet de s’imprégner d’une délicate poésie pastorale, certes quelque peu désuète, mais dont l’efficacité, transposée sur le plan musical, agit avec un charme certain. Les interprètes sont de qualité : la soprano Arianna Vendittelli s’est fait remarquer dès 2002 en interprétant, aux festivals de Salzbourg et de Ravenne, le personnage de Carmi dans Betulia liberata de Mozart, sous la direction de Riccardo Muti. Depuis lors, elle a poursuivi sa carrière essentiellement dans le domaine baroque et préclassique. On a déjà pu apprécier sa voix fraîche et agile dans Il Giustino et Il Tamerlano de cette Edition Vivaldi. Par contre, l’Ensemble Abchordis fait partie de l’aventure pour la première fois. Mené depuis 2012 par le claveciniste, organiste et chef d’orchestre Andrea Buccarella, il compte à son actif deux enregistrements pour Deutsche Harmonia Mundi (2016 et 2018), dont de la musique sacrée du baroque napolitain. Ici, le théorbe, le basson ou le violoncelle, l’orgue ou le clavecin tissent autour de la voix délicate de la soprano un tissu des plus harmonieux, dans un climat de fine musicalité. 

Allor che lo sguardo RV 650 ouvre le programme. Dès cette cantate, basée sur le thème du tourment amoureux, Arianna Vendittelli démontre son habitude de la scène théâtrale. Tout son récital sera dans cette optique, revendiquée avec justesse et engagement, et vaudra au mélomane de vrais moments d’émotion. Car cette voix sait ce que veut dire mettre en évidence la respiration et la qualité de la projection, l’expressivité et la douceur. On s’en convaincra dans Aure, voi più non siete RV 652, composée pour la Cour de Mantoue entre 1718 et 1720. Le tourment amoureux penche plutôt vers la désolation et la plainte, avec l’évocation d’un ruisselet auquel l’infortuné Daliso se confie de façon poignante. La soprano déploie ici un timbre d’une couleur mordorée du plus bel effet, le violoncelle suivant les sinuosités de l’eau. Ce côté éthéré se transforme en joie dans Tra l’erbe i zeffiri RV 669 (1727/28) qui, avec les rivages, les oiseaux et les tendres brises, exalte la relation partagée dans la paix et la fusion des âmes en une seule. Arianna Vendittelli distille toute l’essence du bonheur avec un art consommé. 

On plonge dans le drame avec le contraste de Sorge vermiglia in ciel la bella Aurora RV 667 (mêmes dates que la précédente), sans doute destinée à un castrat. L’opéra ne peut cacher sa vraie présence, la soprano se jetant avec une douleur cruelle dans ce contexte où se consumer d’amour dès que le soleil se lève jusqu’au moment où il se couche est la toile de fond de la constance de la passion. Aigus (ici moins maîtrisés) et graves (domaine où la cantatrice se révèle inégale) jalonnent cette cantate à deux récitatifs et deux airs dans un sens dramatique très poussé. Le paysage s’anime avec grâce dans La Farfalletta s’aggira al lume RV 660 (vers 1730), lorsqu’avec le soutien de Cupidon, aidé par le papillon (« la farfalletta ») ou l’abeille qui voltigent, l’ardeur du cœur se consume face à la beauté admirable de l’aimée ; la lumière illumine même les splendeurs nocturnes. Ici la voix est ensorcelante. Cet éventail de cantates s’achève par Si levi dal pensier RV 665 (période de Mantoue, 1718/20), une page de circonstance séduisante, au lyrisme dansant, où la nymphe délaissée arrive à se détacher du berger, ce dernier étant finalement éloigné. La soprano y confirme sa compréhension absolue de la musique baroque. Tout au long de son parcours, où on la suit avec confiance et plaisir, l’accompagnement se révèle d’une grande sensibilité et d’une parfaite créativité, qui s’accorde à merveille à cette musique inspirée.

Réalisé du 3 au 6 juin 2020 à Mondovi, en région piémontaise, dans la Sala Ghislieri, ancienne église de la Fraternité de la Sainte-Croix, cet enregistrement met bien en valeur les finesses émouvantes de la voix d’Arianna Vendittelli et l’opportunité de la recherche instrumentale. On attend le volume II de ces Cantates vivaldiennes avec un vif intérêt.

Son : 9  Notice : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 9

Jean Lacroix

 

    

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