5 albums pour passer la semaine : Gerhardt à la source d'Elgar et Dvořák, deux rééditions Warner Classics et l'intégrale Mozart de Ning Feng

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Cinq disques, dont deux rééditions Warner Classics de poids — le Brahms Kremer/Karajan de 1976 et le Grieg/Schumann Gutiérrez/Tennstedt de 1978 —, en regard de trois nouveautés du grand répertoire. Alban Gerhardt grave enfin en studio les deux concertos pour violoncelle les plus joués du répertoire, avec un parti pris assumé de retour au texte. Channel Classics fait paraître l'intégrale Mozart de Ning Feng avec la Kammerakademie Potsdam. Et chez PENTATONE, Denis Kozhukhin signe son premier Haydn — cinq sonates choisies dans le grand massif claviéristique du compositeur. Cinq lectures, cinq tempéraments, et une semaine de très haute tenue.

1. Elgar — Dvořák : Concertos pour violoncelle

Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle en mi mineur, op. 85. Antonín Dvořák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle en si mineur, op. 104, B. 191. Alban Gerhardt, violoncelle ; WDR Sinfonieorchester Köln ; Andrew Manze, direction. Hyperion CDA68481/2, 2026 (1 h 02).

Alban Gerhardt aurait pu graver ces deux monuments du répertoire violoncellistique depuis longtemps — il les promène en concert depuis trente-cinq ans —, mais c'est seulement aujourd'hui qu'il s'y résout en studio, comme s'il fallait laisser décanter avant d'engager sa lecture sur disque. Le résultat refuse résolument la facilité expressive : Gerhardt revendique un « retour aux sources », c'est-à-dire au texte lui-même, en s'écartant des inflexions héritées (rubatos romantiques, tempi assouplis, portamentos de tradition). Sa lecture déplace ainsi les proportions, donne aux indications d'Elgar et de Dvořák leur poids littéral, fait entendre ces partitions sous un jour plus tendu, plus net, parfois presque tranchant. À ses côtés, l'orchestre de la WDR de Cologne sous la direction d'Andrew Manze offre un accompagnement d'une fermeté qui sied à cette approche — ni hagiographique, ni flatteur, mais lucide. Pour Gerhardt, qui cite Mahler — « la tradition n'est pas le culte des cendres mais la conservation du feu » —, le projet est clair. Un disque qui assume sa thèse, et qui méritera la discussion.

2. Brahms : Concerto pour violon — Kremer / Karajan, 1976

Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 (cadences de Kreisler). Gidon Kremer, violon ; Berliner Philharmoniker ; Herbert von Karajan, direction. Warner Classics, 2026 (réédition de l'enregistrement EMI, juin 1976 ). 42 min.

Warner Classics remet en circulation l'un des Brahms les plus discutés — et les plus essentiels — de la discographie : la rencontre en juin 1976 entre Karajan, dont la conception du concerto romantique culminait alors à Berlin dans une plénitude orchestrale presque imperturbable, et un Kremer âgé de vingt-neuf ans que le chef autrichien avait lui-même contribué à révéler. De cette confrontation entre la maîtrise architecturale du Berliner Philharmoniker et le tempérament nerveux, anguleux, cérébral du violoniste letton naît un disque qui ne ressemble à aucun autre — Kremer refuse de fondre son archet dans le velours berlinois, persiste dans une intransigeance presque ascétique, choisit les cadences de Kreisler comme un défi de plus à l'idée reçue. La réédition est précieuse à l'heure où la mémoire du grand répertoire concertant s'effrite sur les plateformes de streaming, et où chaque nouvelle intégrale Brahms peine à imposer une nécessité aussi évidente. À redécouvrir, donc — ou à découvrir, pour les générations qui n'auraient pas eu accès au vinyle EMI d'origine.

3. Mozart : Intégrale des Concertos pour violon — Ning Feng

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour violon nº 1 en si bémol majeur, K. 207 ; nº 2 en ré majeur, K. 211 ; nº 3 en sol majeur, K. 216 ; nº 4 en ré majeur, K. 218 ; nº 5 en la majeur, K. 219 « turc ». Adagio en mi majeur, K. 261 ; Rondo en si bémol majeur, K. 269 ; Rondo en ut majeur, K. 373. Ning Feng, violon ; Kammerakademie Potsdam ; Suyeon Kang (K. 207, 211, 219) et Susanne von Gutzeit (K. 216, 218 et pièces complémentaires), violons solos. Channel Classics CCS48126, 2026 (double album, 2 h 22).

C'est en 1775 que Mozart, sous la pression paternelle de Leopold inquiet de voir son fils délaisser l'instrument, compose pour l'essentiel ses concertos pour violon — quatre partitions écrites en quelques mois (après un premier essai en 1773), qui condensent déjà tout ce que la dramaturgie mozartienne saura plus tard déployer à l'opéra. Ning Feng, dont la carrière internationale s'est longtemps construite sur Paganini et le virtuose romantique, en signe ici une intégrale chez Channel Classics avec la Kammerakademie Potsdam — formation dont l'agilité de timbre et la finesse d'attaque conviennent à cette écriture juvénile. La direction est confiée aux deux premiers violons solos de l'orchestre, Suyeon Kang et Susanne von Gutzeit, qui alternent selon les œuvres : solution intelligente, qui maintient l'unité chambriste du projet sans céder à la facilité du chef-soliste autoritaire. Le couplage est complet — aux cinq concertos s'ajoutent l'Adagio K. 261 (mouvement lent alternatif au Cinquième) et les Rondos K. 269 et K. 373. Ning Feng joue avec une justesse et un sens de la ligne qui s'inscrivent dans la grande tradition violonistique sans en singer aucune. Prise de son Jared Sacks d'une transparence remarquable, comme toujours chez Channel Classics. Une intégrale qui s'imposera.

4. Haydn : Sonates pour piano — Denis Kozhukhin

Joseph Haydn (1732-1809) : Sonates pour piano en ré majeur Hob. XVI:4 ; en mi majeur Hob. XVI:31 ; en ut mineur Hob. XVI:20 ; en fa majeur Hob. XVI:47 ; en mi mineur Hob. XVI:34. Denis Kozhukhin, piano. PENTATONE PTC 5187407, 2026 (56 min).

Premier Haydn discographique de Denis Kozhukhin, dans le cadre de son compagnonnage exclusif avec PENTATONE. Cinq sonates choisies dans le grand massif claviéristique de Haydn, qui couvrent près de trois décennies de la production du compositeur — de la jeunesse galante de la Hob. XVI:4 à la sombre et tendue Hob. XVI:20 en ut mineur, en passant par les sonates de la fin des années 1770. Kozhukhin aborde Haydn avec cette articulation parlante et ce sens du timbre qui font sa marque : précision sans sécheresse, ferveur sans excès, attention constante aux contrastes intérieurs. Une lecture qui rappelle — contre l'habitude qui range Haydn entre Mozart et Beethoven comme un préambule — que ses sonates forment un corpus d'une invention proprement inépuisable. Le programme se conclut sur le finale nerveux de la Hob. XVI:34, dernier sursaut qui dit assez le tempérament intérieur du compositeur.

5. Grieg — Schumann : Concertos pour piano (Gutiérrez / Tennstedt, 1978)

Edvard Grieg (1843-1907) : Concerto pour piano en la mineur, op. 16. Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano en la mineur, op. 54. Horacio Gutiérrez, piano ; London Philharmonic Orchestra ; Klaus Tennstedt, direction. Warner Classics, 2026 (réédition de l'enregistrement EMI, 1978, 1 h 04.

Deuxième grande réédition Warner Classics de la semaine, et la curiosité est de taille : l'unique témoignage discographique du compagnonnage entre le pianiste cubano-américain Horacio Gutiérrez (né en 1948 à La Havane) et Klaus Tennstedt à la tête du London Philharmonic Orchestra. Les deux musiciens se sont retrouvés régulièrement sur la scène londonienne tout au long des années 1970 et 1980 — Tennstedt n'était encore que chef invité régulier de la phalange quand fut captée cette session de 1978, avant d'en devenir le principal chef en 1983 —, mais c'est le seul disque qu'ils aient gravé ensemble. La lecture est décantée, presque désabusée — et c'est précisément là sa singularité. Gutiérrez et Tennstedt refusent la facilité du brillant juvénile et de la fougue romantique : le Grieg sonde les profondeurs là où on l'attend lyrique et solaire, fait surgir les ombres au cœur même de l'Adagio, donne au finale une gravité qui ne ressemble à rien d'autre dans la discographie de l'op. 16. Le Schumann surprend plus encore par sa noirceur — un op. 54 traversé d'une mélancolie sourde, presque résignée, dont l'Intermezzo paraît murmurer plutôt que dialoguer. C'est parfois étouffant de dramatisme, jamais confortable — mais ce n'est pas, justement, de la prise tiède : c'est tellement personnel qu'on ne ressort pas indemne d'une écoute. Voilà un disque qui clive encore, qu'on aime ou qu'on refuse, mais qui reste à (re)découvrir — d'autant qu'il dit, presque seul dans la discographie concertante de Tennstedt, ce que le chef savait faire du grand répertoire pianistique quand le soliste lui répondait à hauteur d'écoute.

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