Horacio Gutiérrez, portrait d'un grand pianiste trop minoré
À l'occasion de la réédition Warner Classics du Grieg/Schumann de 1978 avec Klaus Tennstedt et le London Philharmonic Orchestra, retour sur un pianiste cubano-américain dont la discographie compte moins qu'elle ne pèse — et dont le legs concertant mérite mieux que la mémoire intermittente qu'on lui réserve.
Le pianiste
Pianiste cubano-américain longtemps tenu pour l'un des grands tempéraments romantiques de sa génération, et dont la discographie — comparée à celle d'un Pollini ou d'un Perahia — paraît aujourd'hui injustement minoritaire. C'est précisément ce que la réédition Warner remet en lumière.
Né le 28 août 1948 à La Havane d'une mère pianiste qui l'initie au clavier, Horacio Gutiérrez fait ses débuts en public à quatre ans, joue à onze ans le Concerto en ré majeur de Haydn avec l'orchestre symphonique de la capitale cubaine, et étudie auprès de César Pérez Sentenat. La famille fuit Cuba en 1961, après la prise de pouvoir castriste, pour s'établir à Los Angeles ; il y travaille avec Sergei Tarnowsky — premier maître de Vladimir Horowitz à Kiev. Suivent les années Juilliard sous la férule d'Adele Marcus (élève de Josef Lhévinne), puis, plus tard, le compagnonnage avec William Masselos, élève de Carl Friedberg — lui-même issu de l'enseignement de Clara Schumann et de Brahms. La lignée pédagogique est, on le voit, d'une cohérence rare : tout y converge vers la grande tradition pianistique germano-russe.
La carrière internationale s'ouvre en 1970 avec la médaille d'argent du Concours Tchaïkovski de Moscou (l'or revient cette année-là ex æquo à Vladimir Krainev et John Lill) et, quelques semaines plus tard, ses débuts professionnels avec Zubin Mehta et le Los Angeles Philharmonic. Suivront les débuts new-yorkais en 1972, londoniens en 1974, le prix Avery Fisher en 1982, un Emmy Award pour ses apparitions télévisées avec la Chamber Music Society du Lincoln Center, et trois décennies d'activité concertante au plus haut niveau — Berlin, Concertgebouw, toutes les grandes phalanges londoniennes et américaines, festival Mostly Mozart, collaborations chambristes avec les Guarneri, Tokyo et Cleveland Quartets.
À partir des années 2000, la présence concertante se raréfie — il souffre depuis longtemps de bursites et de douleurs dorsales chroniques —, et Gutiérrez se consacre davantage à l'enseignement : Université de Houston (1996-2003), Manhattan School of Music (depuis 2004, toujours en poste pour la saison 2025-2026). Il vit à New York avec son épouse, la pianiste Patricia Asher.
Une discographie en trois labels
Une discographie minoritaire en quantité — quelques dizaines de disques sur quarante ans de carrière — mais d'une rare cohérence : Gutiérrez n'a jamais collectionné les enregistrements pour le plaisir de la captation, et chaque album semble inscrit dans un projet de fond. Trois maisons en jalonnent l'essentiel : EMI dans les années 1970, Telarc dans les années 1980-1990, Chandos en 1990. S'y ajoute, beaucoup plus tard, un retour discographique chez Bridge en 2016.
Les années EMI (1975-1978). La carrière discographique s'ouvre par deux disques avec les grands chefs de l'écurie britannique du label. Le premier, capté à Abbey Road les 11-13 décembre 1975 et paru en 1976, associe le Concerto nº 1 de Tchaïkovski et le Concerto nº 1 de Liszt avec André Previn et le London Symphony Orchestra (HMV ASD 3262 / Angel S-37177 ; producteur John Willan, prise de son Christopher Parker). Le second, deux ans plus tard, est le Grieg/Schumann avec Klaus Tennstedt et le London Philharmonic (HMV ASD 3521 / Angel SQ-37510, 1978), aujourd'hui réédité chez Warner Classics et qui fait l'objet de l'attention présente.
La période Telarc (1989-1991). C'est chez la maison de Cleveland que Gutiérrez grave la part la plus visible de sa discographie concertante : Brahms 2 et Variations Haydn avec André Previn et le Royal Philharmonic (1989), Brahms 1 et Tragic Overture avec les mêmes (1991), les Concertos nº 2 et nº 3 de Rachmaninov avec Lorin Maazel et le Pittsburgh Symphony Orchestra (1991, nommé au Grammy du meilleur enregistrement instrumental), et le Concerto nº 1 de Tchaïkovski couplé à la Rapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, avec David Zinman et le Baltimore Symphony Orchestra (Telarc CD-80193, 1990). Bloc cohérent d'enregistrements numériques de la fin des années 1980 et du début des années 1990, qui constitue le cœur du legs concertant.
Le legs Chandos (1990). Un seul album, et probablement le plus remarqué de toute la discographie : les Concertos Prokofiev avec Neeme Järvi et le Royal Concertgebouw Orchestra. L'enregistrement a été et reste salué comme l'une des références du corpus par la critique anglo-saxonne, et il est rare qu'une discographie comparative des 5 concertos ne le cite pas.
Musique américaine et retour Bridge (2006-2016). Défenseur constant des compositeurs américains contemporains — il a créé en concert le Concerto pour piano d'André Previn avec le New York Philharmonic, et a fréquemment programmé le Phantasyplay de George Perle, qui lui a dédié une série de neuf bagatelles —, Gutiérrez signe en 2006 un disque intitulé George Perle: A Retrospective, élu parmi les dix meilleurs enregistrements de l'année par le New Yorker. Puis, dix ans plus tard, un disque-récital paru chez Bridge en 2016 (enregistré en 2015) couple les Préludes op. 28 de Chopin et la Fantaisie op. 17 de Schumann — nommé au Latin Grammy 2017. C'est, à ce jour, son dernier disque studio.
Le Grieg/Schumann de 1978, ou ce que dit la réédition

C'est dire la curiosité avec laquelle on accueille cette réédition Warner Classics du Grieg/Schumann de 1978 : l'unique témoignage discographique du compagnonnage entre Gutiérrez et Klaus Tennstedt à la tête du London Philharmonic Orchestra. Les deux musiciens se sont retrouvés régulièrement sur la scène londonienne tout au long des années 1970 et 1980 — Tennstedt n'était encore que chef invité régulier de la phalange quand fut captée cette session de 1978, avant d'en devenir le principal chef en 1983 —, mais c'est le seul disque qu'ils aient gravé ensemble.
La lecture est décantée, presque désabusée — et c'est précisément là sa singularité. Gutiérrez et Tennstedt refusent la facilité du brillant juvénile et de la fougue romantique : le Grieg sonde les profondeurs là où on l'attend lyrique et solaire, fait surgir les ombres au cœur même de l'Adagio, donne au finale une gravité qui ne ressemble à rien d'autre dans la discographie de l'op. 16. Le Schumann surprend plus encore par sa noirceur — un op. 54 traversé d'une mélancolie sourde, presque résignée, dont l'Intermezzo paraît murmurer plutôt que dialoguer. C'est parfois étouffant de dramatisme, jamais confortable — mais ce n'est pas, justement, de la prise tiède : c'est tellement personnel qu'on ne ressort pas indemne d'une écoute. Voilà un disque qui clive encore, qu'on aime ou qu'on refuse, mais qui reste à (re)découvrir — d'autant qu'il dit, presque seul dans la discographie concertante de Tennstedt, ce que le chef savait faire du grand répertoire pianistique quand le soliste lui répondait à hauteur d'écoute.
Coda — sur Spotify
Les rééditions physiques de qualité restent rares chez Gutiérrez — mais le numérique répare en partie l'oubli, à condition de savoir le chercher. Car la première chose qu'on apprend en cherchant Gutiérrez sur Spotify, c'est que le pianiste y existe en deux exemplaires : Horacio Gutiérrez avec accent, profil canonique alimenté par la réédition Warner 2026 du Grieg/Schumann, et Horacio Gutierrez sans accent, profil-fantôme où dorment les Telarc des années 1989-1991 — Brahms Previn, Rachmaninov Maazel, Tchaïkovski Zinman. L'essentiel du legs concertant de Gutiérrez se trouve ainsi sur un compte secondaire que la quasi-totalité des auditeurs ne verra jamais : symptôme parmi d'autres d'un écosystème de streaming qui n'a jamais conçu sérieusement la question de l'identité d'artiste à travers le temps long d'une carrière — où un accent oublié au moment de la livraison d'un catalogue Telarc dans les années 1990 suffit à fracturer en deux la mémoire d'un grand musicien. Les disques EMI réapparaissent désormais avec cette réédition du Grieg/Schumann de 1978, et l'on espère que le Tchaïkovski/Liszt de 1976 avec Previn et le London Symphony suivra. Le Prokofiev Chandos demeure quant à lui facilement disponible, tant physiquement qu'en streaming. À ce jour, donc, l'essentiel du legs Gutiérrez est à portée d'écoute — pour qui prend la peine de le chercher, et de ne pas se fier au premier résultat venu. L'éclatement des métadonnées Spotify fait office de mémoire critique par défaut — ce qui, pour un musicien de cette envergure, dit autant sur l'algorithme que sur l'industrie.
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