Trois moments de grande intensité : Otello de Verdi à l’Opéra de Wallonie - Liège
Otello est un chef-d’œuvre bouleversant, et cela à plusieurs titres : c’est un chef-d’œuvre de Shakespeare, c’est un chef-d’œuvre de Verdi (et Boito), c’est une extraordinaire plongée dans les tréfonds de notre (in)humanité, c’est une démonstration merveilleuse de la façon dont une partition - des notes et des airs - peut accomplir un récit, le transcender.
Verdi était fasciné par Shakespeare : « Je l'ai dans les mains depuis mon plus jeune âge, et je le lis et le relis continuellement ». Cela nous vaudra Macbeth en 1847 ; Otello en 1887, sa dernière tragédie, son avant-dernier opéra ; et Falstaff en 1893, une comédie qui, en un immense éclat de rire, conclut cinquante-quatre ans de création. Il y a eu aussi un projet Roi Lear, longtemps espéré, jamais concrétisé.
Otello est une incroyable réussite, dans son livret d’abord, grâce à la transcription si pertinente d’Arrigo Boito dont les choix ont resserré l’œuvre pour la focaliser sur l’essentiel. Grâce évidemment à sa partition, moteur décisif de ce qui se joue, de ce qui se vit. Comme on a pu l’écrire : l’art de Verdi y est « exaltant de maturité, surpassé, transfiguré ». Il y atteint de « nouvelles cimes d'efficacité dramatique par une sorte de sublimation synthétique de son propre style ».
Voilà un sacré défi pour celles et ceux qui veulent lui donner vie scénique.
Ce que je retiendrai de la « version liégeoise », ce sont trois grands moments de l’œuvre et de sa représentation. A l’Acte II, le credo satanique de Iago, se revendiquant d’un dieu cruel, s’affirmant dans sa malveillance sans limite, dans sa course au néant. Roman Burdenko lui a conféré toute son effrayante profération. Il y a ensuite, à l’Acte III, l’explosion de fureur d’un Otello convaincu, à cause des manigances perfides de Iago, de l’infidélité de sa femme. Fureur irrésistible, irrépressible. Luciano Ganci rend vocalement compte de la descente aux enfers de son pauvre personnage. Mais il y a surtout, à l’Acte IV, toute l’incompréhension, toute la douleur, toute l’innocence de Desdémone qu’exprime si bien Maria Teresa Leva, si convaincante de nuance et de délicatesse dans le fameux « Chant du saule » et sa prière à la Vierge Marie. Les autres, instruments nécessaires à l’accomplissement inéluctable de la tragédie, leur donnent une exacte réplique : Paride Cataldo-Cassio, Luca Dall’Amico-Lodovico, Julie Bailly-Emilia, Blagoj Nacoski-Roderigo, Nicolo Donini-Montano et Bernard Aty Monga Ngoy-un héraut.
L’Orchestre de l’Opéra, stimulé par Francesco Lanzillota, rend grâce aux richesses expressives de cette partition d’épanouissement. Quant au chœur, il s’impose dans cette œuvre qui lui fait la part belle - les parts belles. Quelle puissance !
Mais la mise en scène d’Allex Aguilera m’a paru manquer de tension dans la mise en espace et le jeu des interprètes. Installée dans un décor monumental sur trois niveaux, elle plonge les péripéties de l’action dans un quasi perpétuel clair-obscur (plus obscur que clair d’ailleurs). J’avoue aussi ma perplexité, par exemple, devant deux plans d’eau ouverts dans le plateau. Quant aux lumières, je les ai trouvées peu significatives et ne remplissant pas vraiment un rôle bienvenu de partenaire à part entière du récit.
Mais à la fin, c’est toujours Verdi qui gagne.
Stéphane Gilbart
Crédits photographiques : J.Berger - ORW/Liège



