La reine des neiges de Lucilin

par

Il y a du microscopique à l’œuvre dans cette belle et discrète partition de Hans Abrahamsen, qui, depuis sa création à Witten (Allemagne) en 2008 par l’Ensemble Recherche, s’est forgé une place dans la bibliothèque du compositeur copenhagois – il s’inscrit d’abord dans le courant de la nouvelle simplicité (née en réaction à la complexité, perçue comme aride, de l'avant-garde européenne – celle de Darmstadt en particulier), avant de picorer dans la période romantique puis, après une pause de huit ans, de dessiner un style plus personnel, entre rigueur moderniste et économie de moyens, une simplicité toujours travaillée par la complexité.

Schnee pousse cette logique un pas plus loin, avec un dispositif scénique séparant en deux les associations d’instruments (côté jardin : piano 1, violon, alto et violoncelle ; côté cour : piano 2, flûte hautbois et clarinette ; le percussionniste – des surfaces à frotter, des cloches, le gong –, face au chef, se pose en arbitre) et des mouvements (cinq canons, a et b, et 3 intermèdes) qui mobilisent l’un ou l’autre groupe, les deux ou d’autres combinaisons collaboratives – on suit le son comme devant un Wimbledon au ralenti.

La genèse de la pièce convoque autant la visualisation d’images – hivernales – (la partition révèle des indications hors du monde sonore telles « comme un murmure glacé, mais avec une pulsation » ou des exclamations comme « les enfants espèrent qu'il neigera ! »), le conte de fée (La Reine des neiges de Hans Christian Andersen), que l’expérience, pendant ce blocage d’écriture des années 1990, de l’arrangement pour ensemble de canons de Bach, à la manière minimaliste, dans une temporalité circulaire – un avant-goût de ce qui deviendra Schnee.

Laboratoire de temps musical, exploration formelle du canon, emblème d’une simplicité ouverte à la complexité, la pièce joue au kaléidoscope – la neige est immuable, le regard parcourt la multiplicité des points de vue –, on y accède sans effort si tout est à sa place. Cela, justement, c’est le rôle du chef, le belge Tom De Cock, qui dirige pour la première fois l’ensemble luxembourgeois United Instruments of Lucilin, guidé par la confiance en soi qui vient de l’expérience (notamment avec Het Collectief) et la volonté de privilégier l’énergie, la spontanéité plus qu’une (peut-être stérile) exigence de perfection. « J’ai un esprit qui va vite », explique-t-il lors de l’Artist Talk d’après concert, « j’ai besoin de faire beaucoup de choses » (il dirige, joue des percussions dans plusieurs formations, est le directeur musical d’Ictus, programme au Festival Kortrijk) ; conscience de ses capacités et foi en l’autre : « si je ne regarde pas l’instrumentiste, c’est parce que j’ai confiance en lui et que tout va bien » et lui aussi utilise des images (« là, c’est Mickey Mouse sur la glace ») lors des répétitions avec les musiciens – une façon de faire la clarté pour un cerveau qui veut être flashé par le radar.

La rencontre est fructueuse (y compris le workshop au Conservatoire de la ville – une façon de transmettre) ; le plaisir se lit sur le visage des interprètes ; le public prend – et moi aussi, sous le coup d’un Abrahamsen qui crée flocons (les petites figures du Canon 1a aux déplacements lents), neige lourde et pataude (Canons 3a/b), tempête (Canons 4a/b), neige des jeux enfantins (Canons 5a/b), paysage monochrome tout en nuances, sous l’emprise d’un Abrahamsen qui use du canon pour faire plier le temps.

Luxembourg, Philharmonie, Salle de Musique de Chambre, mardi 17 mars 2026

Bernard Vincken

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.