Alessandro Scarlatti : un programme « ad tenebras per lucem », tendu vers le Stabat Mater

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Alessandro Scarlatti (1660-1725) : Stabat Mater. Jam Sole Clarior. Infirmata, Vulnerata. Sonata a quattro no 1 en fa mineur. Emmanuelle De Negri, soprano. Paul Figuier, contreténor. Les Accents. Thibault Noally, Mario Konaka, violon. Patricia Gagnon, alto. Emanuele Abete, violoncelle. Christian Staude, contrebasse. Violaine Cochard, clavecin. Mathieu Dupouy, orgue. Claire Antonini, théorbe. Livret en anglais, français, allemand. Mai 2025. 73’21’’. Alpha 1179

Alors que Naples semblait quelque peu bouder Alessandro Scarlatti, le sexagénaire trônait sur un catalogue dont on peine aujourd’hui encore à appréhender la vastitude et l’éclectisme. Quelques mois avant sa mort en 1725, Sébastien de Brossard vantait pourtant la réputation de cet Orphée ultramontain, passant « dans toute l'Italie et même dans toute l'Europe pour le musicien le plus accompli qui ait fleuri sur la fin du siècle et au commencement de celui-cy ». On célébrait le tricentenaire de sa disparition lors de ces sessions de mai 2025.

En 1736, le Stabat Mater de Pergolèse, son pathos à fleur de peau, ses intuitions théâtrales, succéda dans le répertoire de l’église San Luigi à celui que Scarlatti avait écrit douze ans auparavant pour la congrégation franciscaine des Chevaliers de la Vierge des douleurs. La souffrance de Marie au pied du Calvaire lui inspira une symbiose esthétique où l’affliction endosse une variété d’expression puisée au riche environnement musical du royaume péninsulaire, –cédé à l’empereur du Saint-Empire, Charles VI de Habsbourg.

Moins immédiatement séduisante que celle de Pergolèse, émotionnellement plus distante peut-être, mais d’une piété humble et sincère comme il sied au sujet, la rhétorique des affetti s’exprime avec diversité et subtilité. Dans la notice en forme d’interview, Thibault Noally évoque d’ailleurs une mosaïque où se jouxtent un « contrepoint passionné et des airs relevant du style napolitain », en insistant sur l’élévation mystique qui se dégage de la partition.

Rétrospectivement, avouons que la discographie de ce Stabat Mater n’avait pas vraiment comblé avant le superbe enregistrement de Rinaldo Alessandrini, en janvier 1998, précédant de peu la version de Sandrine Piau et Gérard Lesne chez Virgin. Le présent CD a le mérite d’inscrire son programme dans une perspective « de la lumière vers l’ombre ». Un parcours qui commence par l’éclatant Jam Sole Clarior et se poursuit avec Infirmata, Vulnerata qui bascule vers la contrition : « chancelante, blessée, au pur amour succombant, et brûlant d’une ardeur dévorante, mon âme bienheureuse languit ».

Confiés respectivement à Emmanuelle de Negri et Paul Figuier, ces deux motets permettent de saisir les qualités des chanteurs. Généreux lyrisme de la soprano, au timbre gras mais voluptueux. Tact et profondeur du contreténor, non moins sensuel mais d’une spiritualité intériorisée qui s’ancre dans le recueillement. On retrouve ces caractères individuels, –alternés ou conjoints, dans les versets du Stabat Mater.

On mesurera l’engagement dramatique d’Emmanuelle de Negri dans Quis est homo, qui non fleret, son agilité de touche dans Pia Pater, fons amoris. On saluera la connivente humilité de Paul Figuier dans le compassionnel Quis non posset contristari, dans la touchante déclaration Fac me vere tecum flere qu’il empreint d’une bienveillante sobriété. Les duos fonctionnent agréablement, ainsi dans ce Tui nati vulnerati harmonisé avec soin, ou dans le conclusif Quando corpus morietur qui sans vaine ostentation rayonne d’un même souffle. Laissant finalement entrevoir, en renversant in extremis la trajectoire catabatique que tend le CD, la gloire de la rédemption : « post tenebras spero lucem », comme dit la Vulgate dans l’ancien-testamentaire Livre de Job.

Ces prestations vocales, valorisées par la proximité des micros, s’intègrent à un décor instrumental plutôt discret mais impeccablement précis, ciselé par les archets de Thibault Noally et Mario Konaka, et nuancé par un délicat continuo. Une pudique auréole qui reluit aussi dans une Sonate insérée en guise d’intermède, où Les Accents sertissent en joaillerie les émaux mélodiques du Cavaliere.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5

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