Portrait musical d’Artemisia Gentileschi, avec l’ensemble Agamemnon
Artemisia. Œuvres de Giovanni Battista Fontana (c1589-1630), Lucretia Orsina Vizana (1590-1662), Orazio Tarditi (1602-1677), Salomone Rossi (1570-1630), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Francesca Caccini (1587-1645), Ippolito Tartaglino (c1539-c1582), Orlando di Lasso (1532-1594), Alessandro Grandi (1590-1630). Ensemble Agamemnon. François Cardey, cornet. Amandine Trenc, soprano. Anaëlle Blanc-Verdin, violon. Sarah Van Oudenhove, basse de viole. Étienne Floutier, lirone. Louis Capeille, harpe triple. Mathieu Valfré, orgue, clavecin. Avril-mai 2024. Livret en français ; paroles traduites en français. Livret et traduction en anglais accessibles par code QR . 60’25’’ Seulétoile SE14
Depuis sa création en 2015 autour de François Cardey, l’Ensemble Agamemnon ambitionne de redécouvrir les répertoires italiens et germaniques du XVIIe siècle, et de tisser des liens thématiques entre littérature, poésie, musique et mise en espace. Nous l’avions déjà salué à l’occasion d’un précédent CD voué à l’empire nocturne tel qu’il s’exprime ou se reflète dans la musique baroque nord-italienne.
Quelques mois avant l’exposition consacrée par le musée parisien Jacquemart-André à Artemisia Gentileschi (1593-1656), ce nouvel album mettait à l’honneur cette peintre italienne inspirée par le ténébrisme. « Artemisia est devenue si habile que je n'ai aucun mal à affirmer qu'elle est aujourd'hui sans égal. Elle a produit des œuvres qui démontrent un degré de compréhension que même les grands maîtres de la profession n'ont peut-être pas atteint » reconnaissait son père, dans l’atelier duquel elle se forma. La postérité lui donna raison, même si certains de ses tableaux furent crédités à d’autres artistes, tant le génie féminin fut longtemps ignoré et dénié par la domination du modèle patriarcal.
L’histoire de Suzanne, que le Livre de Daniel décrivait objet des regards concupiscents de deux vieillards qui la firent injustement condamner car elle se refusait à eux, avait déjà été représentée par la jeune femme à tout juste dix-sept ans. L’année suivante, elle subissait un viol par un apprenti de son père. Elle en tira probablement une défiance voire un goût de vengeance envers la gent masculine. Un dépit qui s‘exprima dans certaines toiles puisées à des sujets de l’Ancien Testament, comme Judith décapitant Holopherne, ou Yaël transperçant d'un pieu le tympan du général cananéen Siséra pendant son sommeil.
Madonna col Bambino, Susanna e i vecchioni, La Vergine e il Bambino con il rosario, Maria Maddalena in estasi : ces quatre emblématiques tableaux d’Artemisia Gentileschi inspirent et structurent le programme, alimenté par des pages vocales mais aussi instrumentales. On ne cherchera pas de prétexte trop légitime dans la Sonata de G.B. Fontana, la Toccata de Frescobaldi ou les Sinfonia de Salomone Rossi, tandis que le texte de Suzanne un jour retraité en motet par Lassus et décliné par Ippolito Tartaglino dérive authentiquement de la source biblique. La chanson se prête ici aux ingénieuses diminutions de Louis Capeille à la harpe, et de François Cardey au cornet. Pièce la plus développée incluse dans ce parcours, Susanna combattuta de Domenico Mazzocchi s’entend comme une cantate dramatique en deux sections, où l’accusée excipe de sa vertu et se réfugie dans une tendre confiance envers son époux.
La thématique mariale invite un légitime décor d’antiennes et hymnes : Ave Stella, Salve Regina, Regina Caeli et Exultate celestes autour de l’image de la Vierge, dont deux écrits par Lucretia Orsina Vizana et Francesca Caccini : des compositrices qui trouvent leur place dans ce projet qui rend justice à la féminité. La figure de Marie de Magdala permet de réinviter Mazzocchi, tourmentant de chromatismes les affects de la pécheresse repentie au pied du Calvaire. La dévotion au Christ conclut l’album par un virtuose motet concertant d’Alessandro Grandi.
La voix brillante et contrastée d’Amandine Trenc inscrit la seconda pratica et le recitar cantando dans un clair-obscur tout à fait en situation pour honorer la peintre de l’école caravagesque, à laquelle les pupitres d’Agamemnon rendent un hommage des plus aboutis et suggestifs. Par les analogies de ce portrait sonore, les images, les symboles et la musique entretiennent un fructueux commerce, instruit par un livret intelligent et érudit.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9



