L'Opéra de Nice clôt sa saison avec La Traviata de Verdi.
La mise en scène de Silvia Paoli propose une lecture à la fois théâtrale et profondément sombre de l'ouvrage. Transposée dans l'univers de la Belle Époque, elle fait de Violetta une figure évoquant Sarah Bernhardt, adulée et rejetée tout à la fois. Dès le prélude, une image saisissante s'impose : une femme blessée, déjà confrontée à sa propre mort, évolue dans un espace où la frontière entre réalité et représentation ne cessera de se brouiller.
Le décor de Lisetta Bucellato devient le symbole d'un monde fondé sur l'illusion et l'instabilité. Silvia Paoli construit ainsi un véritable théâtre dans le théâtre où Violetta apparaît comme une actrice condamnée à jouer sans cesse un rôle imposé par une société hypocrite et cruelle. Les fêtes prennent une dimension presque hallucinatoire ; elles débordent du cadre scénique, envahissent les coulisses et révèlent la violence d'un univers où chacun participe à la destruction de l'héroïne.
La direction d'acteurs, remarquablement précise, s'appuie sur une chorégraphie omniprésente qui prolonge le drame et accentue la sensation d'urgence. Les silhouettes masculines en redingote et haut-de-forme incarnent une société patriarcale dont Violetta est la victime désignée. Sans jamais trahir l'œuvre, Silvia Paoli en révèle la modernité et la dimension sociale, faisant de cette Traviata non seulement une histoire d'amour impossible mais aussi le récit implacable d'une exclusion.
On ne verra, au troisième acte, ni Alfredo ni son père apparaître auprès de Violetta mourante. Ce choix, qui s'inscrit pleinement dans le projet de Silvia Paoli, transforme leurs échanges en visions de l'agonie. En les effaçant de la scène, la mise en scène gagne en sobriété et accentue la solitude déchirante de l'héroïne.
Kathryn Lewek, que le public niçois a pu découvrir dans Lucia di Lammermoor puis dans Lakmé, incarne cette fois une Violetta inoubliable. Il s'agit de l'un des rôles les plus redoutables du répertoire verdien, notamment dès le premier acte avec l'air virtuose « Sempre libera ». Avec sa voix ample, puissante, lumineuse et immédiatement reconnaissable, la soprano déploie une telle ardeur dramatique et une telle intensité qu'elle évoque les plus grandes titulaires du rôle. La beauté du chant à l'état pur.
Kathryn Lewek parcourt toute l'étendue du personnage avec une aisance déconcertante, fruit d'un travail technique exceptionnel. Son interprétation constitue une véritable leçon de chant. Les notes filées, progressivement élargies jusqu'à emplir la salle, témoignent d'un contrôle du souffle et d'une maîtrise de l'émission remarquables. Les pianissimi suspendus, les demi-teintes et les nuances infiniment travaillées ne relèvent jamais de la démonstration gratuite : ils participent pleinement à la construction psychologique de Violetta.
Rarement virtuosité et vérité dramatique auront été à ce point indissociables. Kathryn Lewek est une chanteuse-comédienne accomplie, captivante, authentique et profondément émouvante.
Julien Behr possède une très belle voix, élégante et raffinée. Si l'instrument manque parfois d'ampleur face aux exigences de la salle, il compose néanmoins un Alfredo crédible et touchant grâce à une présence scénique particulièrement soignée.
Dans le rôle de Germont, Jean-Sébastien Bou impose une voix chaleureuse et solidement projetée. Son autorité naturelle et son engagement dramatique donnent toute sa stature au personnage.
À la tête de l'orchestre, Andrea Sanguineti dirige avec souplesse et intelligence, faisant respirer la partition sans jamais couvrir les chanteurs. Le Chœur de l'Opéra de Nice contribue également au succès de cette production.
Cette représentation était aussi marquée par l'émotion. Après trente années passées à la tête du chœur niçois, Giulio Magnanini faisait ses adieux avant de rejoindre le Teatro Carlo Felice de Gênes. Les applaudissements chaleureux que lui ont réservés les artistes comme le public lors des saluts constituaient un hommage aussi mérité qu'émouvant.
Portée par une mise en scène inspirée et par une Kathryn Lewek au sommet de son art, cette Traviata s'impose comme l'un des grands succès de la saison niçoise.
Nice, Opéra de Nice, 31 mai 2026
Crédits photographiques : Nathan Cassar



