Fractales au MIM : cinq musiciens, cinq partitions
Bruxelles au soleil, un tartare chez Victor (le tartare est à la bouchée à la reine ce que l’américain est au vol-au-vent), en compagnie d’un ami au chien/ours fatigué (j’ai le temps de prendre l’apéro), une hésitation dans l’ascenseur du MIM qui nous double le trajet avant de comprendre que la porte se pousse manuellement, et je m’installe dans la salle du 5ème étage et demi au siège moelleux comme un baba au rhum (un dessert qui n’est pas le mien).
F#3 complète deux épisodes précédents (F#1, qui date des débuts de l’ensemble, et F#2, donné au Festival Images Sonores de 2025), crées par et pour Fractales, le quintette (occasionnellement à géométrie variable) sans chef mais avec électronique, fondé en 2012, nouvelle partition du bruxellois Pierre Slinckx, dont on aime retrouver sur scène Casio(s) et cassettophone(s) – presqu’une marque de fabrique – et ouvre le concert d’après-midi (un horaire confortable) au MIM (un lieu remarquable) – la collection du Musée des Instruments de Musique compte près de 10.000 pièces, rassemblées dans l’ancien magasin Old England (l’avènement du vêtement bourgeois : qualité, coupe et service), un des plus beaux bâtiments Art Nouveau de Bruxelles. Le choix de démarrer par le temps fort du programme, hybride acoustique et électrique (cette fois, le compositeur délaisse sa table de laptop et machine à sons pour un fauteuil dans le public) est une façon de s’immerger sans respirer dans l’univers temporel spécifique de Slinckx, au rythme fait de tissus épais flottants, de troubles pulsatiles, de morcèlements prospères, d’affaissements circonspects – un monde sonore (un détail : les wah-wah tubes) qu’il se bâtit partition après partition, idiosyncrasie mâtinée d’objets en plastique, gris ou verdâtres, en voie d’extinction. Avec F#4, qu’on découvrira à Gand en novembre, l’album est à paraître en 2027 – chic !
Âpre, affuté, acéré, Cookie Monster de Reina Yoshioka (la violoniste et compositrice est récompensée cette année par le Ö1 Talentebörse-Kompositionspreis de la radio-télévision autrichienne, destiné à promouvoir les jeunes compositeurs), pièce courte à l’humour décalé, convainc par sa précision : des dérapages contrôlés de cascadeur, des joutes véloces qui (s’)éclatent comme des ballons de savonnée, des sons de contorsionniste – un plaisir. Les pièces s’enchaînent, sans silence, ni applaudissements, intermédiaires, et How Can I Help You, de la compositrice et musicologue polonaise Marta Śniady, agit chez moi comme un entre-deux (voilà donc comment tu as pu m’aider), avec sa voix de récitante enregistrée, son piano préparé, ses boucles brinquebalantes et son visage, projeté en arrière-plan, aux grimaces parlantes, telle une gymnaste des rictus, une haltérophile de l’explicitation : il faut le temps de rentrer dedans, mais le final, où le clavier souffre et fait mal, emporte.
Le Playground Folk Song du compositeur et artiste multimédia Massimiliano Vizzininé, né en Italie et travaillant aux Pays-Bas, donne (une partie de) son nom au programme, Playground, intersection entre jeu, invention et imaginaire sonore et prend à son compte la partie ludique avec des accessoires ou jouets (ballon, pompe soufflante…), des citations de comptines enfantines, sirène de pompiers, allumage de moteur électrique et autres couinements, autant d’idées nostalgiques d’un âge tendre, dont l’accumulation manque de liant. Psychopomp clôt la scène de façon rythmée, marche de soldats martiaux, raidis, propulsée par les frappes de clarinette, le maillet dans le corps du piano (Gian Ponte), les onomatopées, les sifflets et les souffles (dans des tuyaux souples portés en colliers), les boîtes de résonance liées par câble aux violon (Marion Borgel) et violoncelle (Merryl Havard) – à partir d’une panoplie, physique, de gestes instrumentaux inhabituels, le compositeur colombien Matías de Roux sait raconter une histoire.
L’Ensemble Fractales en est le vecteur, capable d’aborder des écritures très dissemblables, qui ont en commun un goût pour la créativité, insolite et tonifiante.
Bruxelles, MIM, dimanche 14 juin 2026
Bernard Vincken
Crédits photographiques : DR



