Le clavecin, miroir passionnel des Liaisons dangereuses

par

Les Liaisons Dangereuses, lettres en musique. Pièces de Claude Balbastre (1724-1799), Armand-Louis Couperin (1727-1797), Jean-Baptiste Forqueray (1699-1782), Pierre Février (1696-1760), Bernard de Bury (1720-1785), Charles de Mars (1702-1774), Jean-Baptiste Barrière (1707-1747), Joseph-Hector Fiocco (1703-1741), Pancrace Royer (1696-1760), Christophe Moyreau (1700-1774). Anne Marie Dragosits, clavecin. Livret en français, anglais. Août 2024. 74’01’’. L’Encelade ECL 2402

On sait Anne-Marie Dragosits férue d’albums à thème. Après Le clavecin mythologique (L’Encelade, 2018) courtisant le jardin français, après Ich schlief, da traümte mir explorant l’univers nocturne et onirique dans le répertoire baroque allemand : la claveciniste emprunte ici le substrat romanesque des Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos. La notice du CD en cite des extraits, contextualisant le synopsis. Éprouvant tableau des mœurs libertines dans la société prérévolutionnaire, ce chef-d’œuvre sous forme de correspondances alimente un programme musical structuré en onze sections, puisant à un réservoir de pièces contemporaines de ce crépuscule de l’Ancien Régime. Certaines connues, d’autres moins, et toutes investies dans cette captivante architecture narrative.

Laquelle s’initie bien sûr par un portrait des protagonistes, où l’on saluera la pertinence des associations entre le caractère des œuvres et la psychologie des personnages. L’oppressante D’Héricourt de Balbastre pour la Marquise de Merteuil. L’austère Couperin des Forqueray pour la vertueuse Madame de Tourvel. D’Armand-Louis Couperin : la candide et hésitante Chéron répond de l’innocente Cécile de Volanges, l’avenante Turpin campe le fier Chevalier Danceny, et La Foucquet, entre primesaut et hypocrisie manipulatrice, traduit le volage vicomte de Valmont.

Adroitement choisis, deux rares croquis de Pierre Février : on ne s’étonne pas que ses Tendres Tourterelles tissent le naissant émoi entre les jeunes Cécile et Danceny, que Les Liens harmoniques interrogent la complexe relation entre la Présidente et Valmont, prolongée par La Rameau des Forqueray. L’ombrageux pivot de l’anthologie sonde le dérèglement des sentiments : l’ire vengeresse de La Pithonisse de Bernard de Bury, le repli de Cécile au couvent au gré d’un Adagio de Joseph-Hector Fiocco, la déréliction éperdue de la Présidente qui, écartelée dans le Vertigo de Pancrace Royer, périt dans sa prison mentale.

Précédant un duel avec le traître Valmont (un furtif Prestissimo de Jean-Baptiste Barrière), Christophe Moyreau habille Danceny, chevalier de Malte, sous les traits de sa Pandoure, puis prête son séquentiel Purgatoire en exutoire de l’issue fatale qui frappe le pentagone. Abandonnant à leur sort les cinq victimes de ces passions amoureuses. Le récital aurait pu s’achever sur cet étiolement aux troubles résonances harmoniques, éparpillant les destins et le dégât des cœurs, mais préfère prendre congés sur une Chaconne de Bury, –la plus longue pièce du CD. Un épilogue hissé dans un surplomb métadiégétique, qui recycle les tourments de l’intrigue, semble les commenter et les digérer, en les inscrivant rétrospectivement sur le palimpseste d’une histoire à recommencer.

Pour cette galerie d’affects a été sélectionné un Kroll de 1770, tardif spécimen de facture tout à fait adapté aux styles visités, qui résonne dans une acoustique réverbérée voire évasive. Son opulent bouquet d’arômes, poreux dans le grave du clavier, un peu brumeux dans le bas médium et aux aigus égrillards, veut illustrer les complexes ressorts de ce théâtre. Anne Marie Dragosits explique l’avoir abordé en privilégiant les émotions de ses figures féminines. Par sa sensibilité, la claveciniste viennoise noue les drames avec perspicacité et finesse, les projette sans contraindre les significations : entre péripéties et réseau implicite, elle se montre digne du maillage épistolaire enchevêtré par la source littéraire. Un disque à écouter livret en main pour en admettre l’intelligente perspective, et en saisir la subjective appropriation.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 9,5 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9,5

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