Esther, l’opéra de Thomas de Hartmann d’après Jean Racine : première gravure mondiale

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Thomas Alexandrovitch de Hartmann (1885-1956) : Esther, opéra en trois actes. Corinne Winters (Esther), Yuriy Yurchuk (Assuérus), Andrew Foster-Williams (Mardochée), Bernard Richter (Aman), Olga Bezsmertna (Élise), Edwin Crossley-Mercer (Hydaspe/Asaph), Paul Appleby (Chantre) ; The Grange Festival Chorus ; Bournemouth Symphony Orchestra, direction Kirill Karabits. 2025. Notice et synopsis en anglais. Livret de l’opéra en français, avec traduction anglaise. 115’ 47’’. Un coffret de deux CD Pentatone PTC 5187 424.

Initié en 2006 par le pianiste Elan Sicroff et le guitariste Robert Fripp, « The Thomas de Hartmann Project », destiné à faire mieux connaître ce compositeur ukrainien au-delà de ses frontières, s’est développé au fil du temps grâce à des enregistrements chez Toccata (musique orchestrale), chez Nimbus (musique de chambre, pages pour le piano par Elan Sicroff, mélodies) et, déjà chez Pentatone, avec deux concertos, pour violon et violoncelle, dont la remarquable qualité a été saluée unanimement par la critique. Nous nous en étions fait l’écho le 8 novembre 2024. Une nouveauté s’ajoute pour mieux apprécier ce compositeur méconnu : son opéra Esther de 1946, qui s’inspire de la tragédie de Racine. Une gravure en première mondiale.

Petit rappel biographique. Né en Ukraine dans une famille russe aristocratique, Thomas de Hartmann étudie au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, notamment avec Arensky et Taneiev. En 1907, un ballet, La Fleurette rouge, que dansent Nijinsky et Anna Pavlova, le fait connaître. Il se lie d’amitié avec le peintre Wassily Kandinsky à Munich et, en 1916, avec le philosophe spiritualiste Georges Gurdjieff qu’il retrouve en France après la Révolution de 1917. Il va collaborer avec lui pendant plus de dix ans sous la forme de pièces de musique sacrée de l’Est, qui s’adressent à l’émotion et à la « psyché » de l’auditeur. Sa vraie carrière de compositeur commence en 1934. Dans L’Hexagone, il est apprécié et soutenu. Il s’établit en 1950 aux USA, où il décède six ans plus tard.

La tragédie de Racine, Esther, est créée à Saint-Cyr le 28 janvier 1689. Racine n’a plus écrit pour le théâtre depuis Phèdre en 1677, mais il s’agit d’honorer une commande de Madame de Maintenon. Le dramaturge choisit un sujet biblique, avec présence de musique, celle-ci étant confiée à Jean-Baptiste Moreau (1656-1733), qui deviendra maître de musique de Louis XV. L’intrigue est connue : Esther est l’épouse du roi de Perse Assuérus, mais ce dernier ignore qu’elle est Juive. Son oncle Mardochée l’encourage à dire la vérité à Assuérus, pensant que c’est le seul espoir de résilier un édit pris par le roi, sur le conseil du vizir Aman, de tuer tous les Juifs du royaume, suspects de complot. En réalité, Aman ne supporte pas que Mardochée ne s’incline pas devant lui, et veut faire un exemple en l’exécutant. Mais à son grand étonnement, Assuérus lui demande d’organiser une cérémonie en l’honneur de Mardochée, qui a un jour sauvé la vie du roi. Au cours d’une fête dans son palais où elle invite Assuérus et Aman, Esther avoue au roi qu’elle est Juive et réussit à le convaincre de la turpitude d’Aman et de l’innocence des Juifs. Assuérus reconnaît son erreur, fait exécuter Aman et sauve les Juifs. Ce sujet biblique sera exploité par Handel (l’oratorio Esther, 1718, révision 1732), Reynaldo Hahn (une musique de scène pour une production autour de Sarah Bernhardt, 1898), Darius Milhaud (un opéra-bouffe au temps de la Révolution, Esther de Carpentras, d’après une pièce d’Armand Lunel, création 1938) ou, en notre siècle, Boris Yoffe (Esther de Racine, un opéra sur le texte français, 2006).

Pour son opéra, Thomas de Hartmann se charge lui-même du livret, en suivant fidèlement l’action de la pièce de Racine et son texte en alexandrins. Mais il en fait en quelque sorte une synthèse, coupant des scènes entières et des passages choraux, réduisant monologues et dialogues, réorganisant l’ensemble. De façon très habile, comme on le constate à la lecture du livret joint ; les raciniens passionnés prendront sans doute du plaisir à comparer l’original et le scénario du compositeur. Les personnages sont réduits à sept, les quatre protagonistes principaux, et des seconds rôles. Pour cet opéra que le compositeur nommait lui-même « tragédie musicale », de Hartmann fait appel à un orchestre luxuriant : cordes, vents, cuivres, percussion, piano, célesta, harpe, guitare et orgue. L’orchestration est soignée, de Hartmann est habile à faire briller les différents pupitres et sa mise en valeur des voix est faite avec soin. 

La grande réussite de ce coffret est la direction d’orchestre de l’Ukrainien Kirill Karabits (°1976), qui se révèle brillante, attentive à toutes les nuances de l’action et à la noblesse politico-religieuse du propos. Le début de l’Acte III, lorsque Esther convie Assuérus et Aman à une fête dans les jardins de son palais, propose un généreux moment orchestral d’une quinzaine de minutes : il s’agit de quatre danses, nommées scythe, hellénique, assyrienne et parthe, illustrant l’étendue de l’empire perse, véritables bijoux que des chefs comme Nicolaï Malko ou Leopold Stokowski inscrivirent à leurs programmes. Lorsque le premier nommé les donna avec le Symphonique de Houston en 1955, un article de presse en souligna « la brillance, les couleurs et les sons non conventionnels ». Karabits trouve le ton juste à chaque instant dramatique, assure l’unité de l’ensemble, avec clarté et précision. Il entraîne dans sa réussite le Symphonique de Bournemouth, en forme optimale.

Souvent de romantisme tardif chez de Hartmann, le style, varié, demeure ici dans le contexte de la tonalité, mais le compositeur est sensible aux influences du temps (Honegger est en inévitable toile de fond) et ne néglige pas l’une ou l’autre dissonance. L’œuvre, qui oscille entre opéra et oratorio, entraîne inévitablement, pour une langue aussi noble et élevée que celle de Racine, des exigences. Qu’en est-il à cet égard du plateau vocal ? Même si l’une ou l’autre faiblesse apparaît dans la prononciation, en particulier dans les moments de déclamation, tests impitoyables, on donnera aux interprètes une mention honorable. Peut-être vaut-il mieux accompagner l’audition de la lecture du livret.  

La soprano américaine Corinne Winters, dont le public belge a pu découvrir les facettes de son remarquable talent lors d’un récital à l’Opéra de Liège en juin 2023, après sa venue, l’année précédente, à la Monnaie de Bruxelles, en Giorgetta et Suor Angelica dans le Trittico de Puccini, est une Esther qui chante souvent dans une tessiture élevée, qu’elle sert à merveille, assurant à ce personnage déterminé une incarnation émouvante. Le rôle est lourd, demande une présence régulière, sans air spécifique, mais avec de longues interventions, chantées et parlées. La performance est belle. Le baryton anglo-ukrainien Yuryi Yurchuk est un roi Assuérus crédible, mais sans éclat ; il a des soucis avec le français. Le ténor suisse Bernard Richter, aigu mis également à l’épreuve, arrive à donner à Aman sa dimension fourbe. Le rôle de Mardochée est tenu par le baryton anglais Andrew Foster-Williams, qui en souligne toute la noble dignité. Les autres rôles sont de qualité, en particulier l’Élise de la soprano ukrainienne Olga Bezsmertna, fine confidente d’Esther. On accordera à cette équipe le fait qu’il n’est pas évident de s’affronter à un récit racinien, plein d’embûches linguistiques et de lyrisme classique. On n’oubliera pas de saluer les chœurs anglais du Grange Festival, dont les interventions sont poignantes dès le début de l’opéra, lorsque se dévoile la déploration sur la grandeur perdue de Sion.   

Le résultat global est positif, la disponibilité de cet opéra biblique se révélant un apport précieux pour la connaissance de ce compositeur très intéressant. L’enregistrement a eu lieu, dans de bonnes conditions techniques, dans le Dorset, en septembre 2025. Depuis une version abrégée par Olga, la veuve du compositeur, donnée en version de concert à Syracuse/New York, dans une traduction anglaise, il y a cinquante ans, et gravée pour un label privé, le silence était tombé sur la partition de Thomas de Hartmann. Il est bon qu’il soit enfin levé ! 

Son : 8, 5    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 8,5

Jean Lacroix

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