Sonya Yoncheva et Leonardo García-Alarcón nous transportent dans un voyage imaginaire à travers les genres, les lieux et les temps
Tout commence avec un air de Salome extrait du San Giovanni Battista d’Alessandro Stradella, réinventés par une chanteuse au sommet de ses moyens et un quarteron de cracks de la Cappella Mediterranea emmenés par Leonardo García-Alarcón.
Et le voyage de se poursuivre entre pièces instrumentales très typées (Monteverdi, Caldara, Cavalli, Ribayaz, Murcia, Diaz) et pages chantées d’origines diverses (air d’Adelanta dans Serse de Cavalli, madrigal de Monteverdi, air final de Dido & Aeneas de Purcell, chant traditionnel bulgare, air de la nourrice Arnalta dans l’Incoronazione di Poppea, air de Minerva dans El Prometeo complété par García Alarcón lui-même, madrigal de Dowland). La voix rayonne à son sommet : force nette des éclats aigus, sobre profondeur des graves, incroyable ductilité d’un medium capable d’absorber et d’accumuler les atmosphères les plus variées. Chaque instant devient alors un moment de poésie unique, relié entre eux avec un naturel subjuguant et, d’une page à l’autre, avec une diversité de climats affriolante. Le tout au travers d’un dialogue avec les instruments, tous solistes à leur tour, de la Cappella Mediterranea qui distillent des moments de joie, de tristesse ou de rêverie avec une santé inépuisable. On est bien là face à une musique de chambre au meilleur sens du terme où chaque page révèle des instants inattendus mais spécialement concentrés dans la démarche de chaque œuvre, les pages instrumentales constituant par ailleurs des enchainements percutants qui se fondent dans une aura quasi initiatique. Le bonheur est total et constant, sans aucun relâchement mais avec une complicité qui, au-delà du survol des contrées et des périodes, nous raconte une histoire.
Celle des deux interprètes qui, peu à peu, à mesure que l‘on s’approche de la fin nous livre verbalement les clés de cette démarche aventureuse. Leonardo nous explique que Sonya fut sa première Poppée à Genève en 2009 (un an après sa résidence de chant à l’Académie du festival d’Aix-en-Provence). Durant ses premières années d’étudiant, il courrait les petits cachets en jouant pour des privés les Quatre saisons dans des arrangements pour violon et clavecin avec un violoniste vénézuélien, Domingo Hindoyan, devenu depuis chef d’orchestre reconnu et époux de Sonya Yoncheva. C’est lui qui a pris l’initiative d’appeler Leonardo pour lui dire : Sonya a vraiment envie de monter un programme avec toi mais elle n’ose pas t’en parler. Et le déclic a été immédiat. Ensemble ils ont parcouru une foule de musiques qui reflètent leurs expériences et leurs envies tout comme leurs parcours personnels qu’ils ont finalement enfilés comme un éblouissant collier de perles musicales, aussi sensibles que séduisantes. Ils l’interprètent avec un engagement de chaque instant avec une Cappella Mediterranea littéralement déchaînée, savamment maîtrisée autour de l’incontournable contrebasse d’Eric Mathot où l’on ne sait qui féliciter le plus entre le flûtiste-cornettiste Rodrigo Calveyra, la viole de gambe de Margaud Blanchard, la harpe de Marina Bonetti, l’archiluth de Monica Pustilnik et le théorbe de Quito Gato, ce dernier responsable de plusieurs et savoureux arrangements instrumentaux. A deux guitares, ces derniers recréent autour du timbre envoutant de Yoncheva des moments d’une irrésistible complicité ludique.
Et tout se termine avec les couplets anonymes de «Inutile de mentionner l’éclat » repris par Tomás de Torrejón y Velazco dans on fameux opéra La púrpura de la rosa et arrangé ici dans un saisissant mouvement crescendo de Quito Gato qui met tout ce petit monde en valeur. En bis, Sonya Yoncheva traverse une fois de plus le monde pour nous envouter avec un chant américain d’une poignante beauté. La musique appartient décidément à tout le monde.
On n’espère simplement que ce moment d’exception ne restera pas unique, qu’il fera l’objet de nombreuses reprises (à Namur ?) et, qui sait, d’un enregistrement bien mérité.
Festival d’Aix-en-Provence, Grand Théâtre, mardi 14 juillet.
Serge Martin
Crédits photos : Vincent Beaume



