À Chantilly, un coup de cœur pour la jeune pianiste Martina Meola aux côtés de Martha Argerich

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À Chantilly, le piano fait vibrer le domaine plusieurs fois par an, réunissant des artistes de tout premier plan dans le cadre des « Coups de cœur à Chantilly ». Les 4 et 5 avril, Martha Argerich y revenait pour la sixième fois. Déjà présente en 2021 lors de la création de la saison musicale, à l’initiative du prince Amyn Aga Khan et du pianiste Iddo Bar-Shaï, elle y avait célébré ses 80 ans. Cette année, elle en fête 85, entourée de proches et d’une véritable famille musicale, élargie par la présence de la très jeune pianiste italienne Martina Meola, treize ans, déjà remarquable par sa maturité et son sens musical.

Le concert du matin : une maturité saisissante de Martina Meola

Fidèle à la tradition des « Coups de cœur à Chantilly », le concert du dimanche matin met à l’honneur de jeunes artistes prometteurs. C’est dans la galerie de peinture que la jeune Martina Meola a donné un récital au programme ambitieux, digne des grandes scènes.

Née à Milan en 2012, la pianiste a déjà été distinguée dans de nombreux concours internationaux. En mars 2025, elle a notamment remporté le Premier Prix du Concours international Jeune Chopin à Lugano, organisé par l’Institut Frédéric Chopin de Suisse fondé par Magdalena Hirsz, sous la présidence de Martha Argerich, qui a choisi elle-même de la présenter à Chantilly.

Le programme de ce matin est constitué des œuvres de Frédéric Chopin, Sergueï Prokofiev et Franz Liszt. Après un prélude à quatre mains avec Magdalena Hirsz dans les rares Variations sur un thème de Thomas Moore (ou du Carnaval de Venise), la jeune pianiste aborde la Valse en la bémol majeur, op. 34 n° 1et le Scherzo n° 2 de Chopin, révélant un sens mélodique naturel et une expression déjà affirmée. Les extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev semblent toutefois mieux correspondre à sa personnalité : les contrastes y sont nettement dessinés, les caractères affirmés de chaque pièce guidant une expression directe et structurée. On retrouve ces qualités dans Après une lecture de Dante de Liszt, où elle parvient à installer une véritable tension dramatique, témoignant d’une sensibilité déjà nourrie de références littéraires. Une telle capacité à porter une expression aussi construite à l’orée de l’adolescence demeure rare. Cette maturité s’était d’ailleurs manifestée dès son introduction parlée, claire et assurée, révélant une aisance sur scène.

Quelques aspects restent néanmoins à affiner, notamment dans la conduite du phrasé. Dans le Scherzo, certaines descentes ou montées d’arpèges voient leur tension relâchée prématurément ; ailleurs, des choix de tempo seraient à approfondie, notamment entre sections lentes et rapides de la partie médiane, tout comme au centre de Après une lecture de Dante, laissent entrevoir une marge de progression.

À l’issue de cette première écoute, une question s’impose : quelle interprète deviendra-t-elle dans les décennies à venir ? Une chose est certaine, Martina Meola s’impose déjà comme un talent à suivre de très près.

Le concert du soir : une fête musicale aux multiples visages

À 17 heures, le concert « Martha à Pâques » se tient sous le dôme des Grandes Écuries, transformé pour l’occasion en salle de concert à l’acoustique particulièrement généreuse, nécessitant un temps d’adaptation.

La Grande Fugue op. 134 de Ludwig van Beethoven, transcrite par le compositeur pour piano à quatre mains, est ici donnée à deux pianos par Martha Argerich et Stephen Kovacevich, dans une lecture énergique, presque percussive. Dans le Quatuor avec piano en sol mineur K. 478 de Mozart, Theodosia Ntokou adopte des fluctuations de tempo marquées lorsqu’elle ne joue pas avec les cordes (Sayaka Shoji, Lyda Chen Argerich et Mischa Maïsky), au risque d’altérer la continuité du discours musical. Dans cet espace sonore ample, un tel parti pris avec autant de contrastes apparaît difficiles à percevoir comme intentionnels.

Le programme se poursuit avec deux pièces à quatre mains réunissant Martha Argerich et Iddo Bar-Shaï. Dans la transcription du choral Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit de Bach par György Kurtág, la retenue et la douceur s’accordent pleinement à l’acoustique du lieu. Le Rondo en la majeur D. 951 de Franz Schubert déploie quant à lui une légèreté joviale presque innocente, en parfaite adéquation avec l’atmosphère chaleureuse du concert. Enfin, le Quintette avec piano en mi bémol majeur op. 44 de Schumann, interprété par Martha Argerich, Sayaka Shoji, Sascha Maïsky, Lyda Chen Argerich et Mischa Maïsky, emporte l’adhésion du public. Tour à tour vif, contemplatif, enjoué et vigoureux, il bénéficie d’une écoute désormais acclimatée à l’acoustique du lieu, permettant d’en apprécier toute la subtilité.

Pour clore le week-end, Martha Argerich invite Martina Meola à offrir un bis : la Valse en la bémolde Chopin, reprise avec un élan tourbillonnant. Le public réserve un accueil enthousiaste à cette dernière apparition, scellant le succès d’un week-end placé sous le signe du partage et de la transmission.

Concerts du 5 avril, à la galerie de peinture du château de Chantilly et au dôme des Grandes Écuries du domaine de Chantilly.

Victoria Okada

Crédit photographique : Ryodoh Kaneko

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