Sweelinck et les Virginalistes : la profonde épiphanie d’Hélène Diot sur un rare Ruckers

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Ruckers 1612. Le Voyage Immobile. Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621) : Toccata Noni Toni SwWV 296. Pavana Lachrimae SwWV 328. Ut re mi fa sol la a 4 voci FVB 118. Engelse Fortuyn SwWV 320. Mein Junges Leben hat ein End SwWV 324. Echo Fantasia SwWV 261. Die Flichtig Nymphae SwWV 331. Fantasia Cromatica SwWV 258. William Byrd (c1540-1623) : Pavana Lachrymae. Pavana-Galliarda FVB 165-166. Fortune FVB 65. Orlando Gibbons (1583-1625) : Fantazia of Foure Parts. Hélène Diot, clavecin. Livret en français et anglais. Novembre 2024. 62’24’’. Paraty 2025009

« Voyage Immobile » : le sous-titre de l’album traduit la pudique et patiente connivence qui s’égrène en cette heure, moins séduisante que fascinante. Pour un couplage Byrd et Gibbons, on rappellera la réussite de Laurent Stewart sous étiquette Pierre Vérany, en novembre 1994, idéal de projection, d’un ton à la fois direct, simple et chaleureux, sur une copie d’un Ioannes Ruckers (sorti des ateliers anversois en 1612) faite par Jean-François Chaudeurge. C’est l’original conservé par les Musées d’Amiens qu’a dans les parages choisi Hélène Diot, tôt formée au CRR de la capitale picarde, où elle enseigne désormais depuis une dizaine d’années.

Un précieux témoin de la facture flamande au début du XVIIe siècle, restauré dans la décennie 1990 par Émile Jobin. Ton Koopman reste un des rares, voire le seul, à avoir enregistré cet historique clavecin, dans le cadre de son intégrale Sweelinck menée au début de sa carrière, pour le label néerlandais Harlekijn. Ces vinyles datent d’il y a un demi-siècle, au demeurant captés dans une acoustique guère flatteuse. C’est dire l’aubaine de pouvoir entendre pareil instrument après sa restauration, et dans des conditions sonores satisfaisantes, –intimistes mais charnues et aérées.

Quelques jours avant ces sessions au Musée Unterlinden de Colmar, Hélène Diot programmait les trois mêmes compositeurs lors d’un concert à l’auditorium du Conservatoire d’Amiens. L’Orphée d’Amsterdam arrime cette anthologie, par une sélection de toccata, fantaisies, et variations sur des airs à la mode, dont la chanson Fortune My Foe et les emblématiques Mein Junges Leben hat ein End. Les Virginalistes anglais furent une des sources d’influence de Sweelinck, ce qui légitime d’inviter William Byrd, dont on pourra confronter la Pavana Lachrymae avec celle de l’Amstellodamois. Leur cadet Orlando Gibbons apparaît au gré d’une seule pièce, –sa Fantazia of foure Parts constitue l’unique exemple relevant de la fantaisie présent dans le recueil Parthenia dont elle est issue.

Hélène Diot se distingue par son phrasé aussi concentré que souple, laissant sobrement respirer les partitions sans recherche de vains effets. Le refus de la crânerie n’exclura pas quelques sains et fugitifs transports, comme dans la Galliarda de Byrd. Les riches timbres du Ruckers sauront aussi pétiller dans Die Flichtig Nymphae. On retient surtout une claire articulation, une ornementation qui habille le discours avec un parfait naturel, fruit d’une humilité avant tout au service du génie des œuvres. Jusqu’à cette Fantasia Cromatica où la densité polyphonique conquiert une imparable lisibilité sous les métamorphoses rythmiques du thème séminal.

Quand tant de récitals de clavecin arrivent pour briller, y compris dans ce répertoire, celui-ci vient plutôt pour éclairer. Non par le tapage des contrastes ou les foucades mais par son art raffiné qui rayonne de l’intérieur de ces pages. Instillant cette intestine tension de la phrase que l’on admirait déjà dans le mémorable CD de Noëlle Spieth (Solstice, mai 1987). La mécanique des doigts nous parle depuis une âme sans conflit.

Pour un premier album soliste, le pari d'austérité paraîtrait osé. Autant qu’il s’avère stylistiquement juste et impeccablement assumé par l’interprète, enjambeant la Manche. Immobile à grands pas, comme l’Achille de Paul Valéry, dont les vers du Cimetière Marin s’appliquent tant à ce disque : « quelle paix semble se concevoir ! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le Temps scintille et le Songe est savoir. »

Christophe Steyne

Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

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