Bertrand Chamayou, le Festival Ravel et Messiaen 

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Co-directeur artistique du Festival Ravel, le pianiste Bertrand Chamayou fait l’évènement avec un nouvel et très attendu enregistrement des Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus d’Olivier Messiaen (Warner). Cette actualité est l’occasion d’échanger sur son ambition pour le Festival Ravel et d’évoquer cette œuvre de Messiaen qui lui est si chère.  

Cette année, sera votre seconde édition au titre de codirecteur artistique du Festival Ravel. Quelle en sera la thématique ? 

Il n’y pas pas de thématique générale annuelle mais plutôt un état d’esprit. Une thématique principale, c’est un danger d'être réducteur dans notre approche et nous ne le souhaitons pas. Le thème principal du festival est : Ravel au Pays basque. Comme je vous le disais,  c’est un état d’esprit que l’on essaye de mettre en avant et il se décline en plusieurs axes qui, d’un point de vue musicologique, nous ramènent à Ravel. Il y a en premier lieu les compositeurs de son temps, que ce soient ses contemporains (Debussy, Satie, de Falla…) ou ses aînés (Saint-Saëns, Fauré, Chabrier,...), mais également ses larges goûts musicaux du baroque au romantisme sans perdre de vue ses suiveurs. La passion de Ravel pour la nouveauté et la création est également un fil rouge, tout comme ses influences du jazz ou des musiques extra-européennes. De l’addition de ses ambitions, on tente de transposer, un siècle plus tard, l’idée d’un Ravel directeur artistique et comment il aurait pu programmer une telle manifestation. Notre souhait le plus cher est de faire du festival un lieu d’échanges et de rencontres et pas une simple somme de concerts sur temps limité. 

Ravel au Pays basque, je présume que c’est également une addition d’histoires vécues sur place par le musicien ? 

En effet ! Nous travaillons beaucoup sur la question de l’ancrage local et des traditions basques dont Ravel était fier et auxquelles il tenait beaucoup. Celà peut être directement rattaché à la tradition basque, mais il faut nous rappeler qu’une importante et méconnue histoire musicale est liée à cette région. Ravel et Debussy ont passé des étés au Pays basque, Stravinsky a même vécu un temps à Biarritz, Albéniz est mort à Cambo-les-Bains, à quelques encablures de Saint-Jean-de-Luz. Le violoniste Jacques Thibaud et le chanteur Fedor Chaliapine avaient des résidences à Biarritz et ces demeures ont accueilli des rencontres musicales exceptionnelles des grands compositeurs et interprètes. Daphnis et Chloé a été composée à quelques dizaines de mètres de l’église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz où l'œuvre sera donnée cet été. Il y a parfois des traces de ce passé musical comme les pianos de Stravinsky et Massenet à Biarritz et Cambo-les-Bains ou la présence d’une plaque sur la maison natale de Ravel, mais cette histoire musicale reste très peu connue et nous souhaitons nous appuyer dessus pour construire une narration vers les publics.  

Vous accordez une place importante à la création. Comment cette ambition se manifeste-t-elle ? 

En effet, il était impensable de ne pas ouvrir le festival sur la création. En 2021, nous étions accompagnés de Michael Jarrell, Philippe Manoury et Ramon Lazkano. Cette année Philippe Manoury et Ramon Lazkano seront encore présents car nous ouvrons une classe composition à l’Académie. Nous avons des projets avec Kaija Saariaho et George Benjamin. Nous avons aussi des projets avec des compositeurs qui habitent sur place comme Benjamin Attahir ou Bryce Dessner, deux personnalités très différentes en termes esthétiques. 

Quelle place l’Académie occupe-t-elle dans le projet du Festival ? 

Le Festival et l’Académie ont fusionné l’an passé mais nous sommes dans une période de transition. L’Académie propose naturellement des classes de maîtres, des cours publics et des concerts des jeunes musiciens académiciens. Nous souhaitons développer le projet et nous pourrons bientôt nous appuyer sur deux lieux : le Pôle culturel d’Harriet Baita avec une salle de 500 places et la Chapelle du Couvent des Récollets de Ciboure, un lieu très intéressant situé sur le port de Saint-Jean-de-Luz. Nous pourrons ainsi étendre l’Académie avec ses sessions de travail planifiées sur toute l’année. Notre souhait est de révéler les lauréats et des jeunes académiciens pour les aider à s’intégrer dans le milieu professionnel. Ce sera un véritable laboratoire pour faire émerger des idées et des ensembles avec parfois des concerts avec les professeurs un peu comme dans l’esprit du Festival de Marlboro. Nous développons également tout un réseau régional qui permet aux jeunes de se produire dans différents lieux tout en irriguant de musique le territoire.  

Vous faites paraître un enregistrement très attendu des Vingt regards sur l’enfant Jésus de Messiaen ? Pourquoi cette œuvre du compositeur à ce moment de votre carrière ? 

La découverte de cette partition de Messiaen a été l’un des grands chocs de mon enfance comme le fut la découverte des Jeux d’eau de Ravel ou des Sonates pour piano de Beethoven. Je me souviens très bien, j’étais chez un copain pianiste, un peu plus âgé que moi et j’ai ouvert la partition des Vingt regards sur l’enfant Jésus de Messiaen. La première page qui m’est apparue était la fin du “Regard du silence”, le numéro 17. Mon premier choc a été visuel et mon esprit fut d’emblée attiré par la beauté graphique qui se dégageait de la partition. J’ai ensuite naturellement commencé à travailler cette œuvre et mon grand-père m'avait offert l’enregistrement de Michel Beroff. Mon attrait pour cette partition était très fort et j’étais sensible à cette écriture si fascinante qui m’a beaucoup influencé, y compris dans la manière d’envisager le son du piano. En 2008, pour les 100 ans de la naissance de Messiaen, j’ai accepté de donner cette œuvre en concert mais sans y revenir ensuite et, depuis deux ou trois ans, je m’y suis remis, sentant le besoin naturel de l’enregistrer. Je suis très heureux de cet enregistrement pour lequel nous avons dû surmonter des difficultés parfois techniques comme un chauffage qui lâche en pleine session nous contraignant à décaler le planning.    

L’oeuvre pour et avec piano de Messiaen est imposante. Est-ce que vous envisagez déjà d’autres partitions ? 

A l’inverse de nombreux musiciens ou mélomanes, j'adore le Messiaen des années 50, dont la concision m'apparaît comme plus convaincante. J’ai pu jouer Couleurs de la cité céleste et j’aimerai beaucoup jouer les Sept Haikai. Il y a quelques années, j’étais moins séduit par le Catalogue d’Oiseau, mais j’y viendrai peut-être un jour même si aborder cette œuvre sera un processus long. L’année prochaine j’ai programmé Cantéyodjayâ, une pièce que j’aime beaucoup. Je suis également attiré par les Quatre études de rythme.    

Cette année 2022 marque les 30 ans de la mort du compositeur. Est-ce que vous avez prévu d’autres concerts ? 

J’ai déjà joué au concert les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus à Oslo et à Berlin et, le 15 juin prochain, je serai sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. C’est un concert qui sera pour moi très important du fait de la fidélité de la productrice Jeanine Roze avec laquelle j’ai pu mener des projets comme les Années de pèlerinage de Liszt. Esa-Pekka Salonen m’a demandé de jouer la partie de piano de la Turangalîla-symphonie, nous la donnerons au festival d’Aix-en-Provence qui vit la première française de la partition, puis à la Philharmonie de Paris. Je vais également jouer les Oiseaux exotiques sous la direction de Barbara Hannigan à Radio-France. J’ai également enregistré des mélodies de Messiaen avec Barbara Hannigan. Je pense aussi à la musique de chambre avec le Quatuor pour la fin des temps ainsi que la Pièce pour piano et quatuor à cordes, l’une de ses dernières partitions. Tout sera une question de temps, d’opportunités et de maturation. 

Le site du festival Ravel : https://festivalravel.fr

  • A écouter : 

Anthony Cheung (né en 1892) : Live Ear Emission! ; Tōru Takemitsu (1930-1996) : Rain Tree Sketch II ; Tristan Murail (né en 1947) : Cloches d'adieu et un sourire ; Olivier Messiaen (1908-1992) : Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus ; György Kurtág (né en 1926) : …humble regards sur Olivier Messiaen… Jonathan Harvey (1939-2012) : Tombeau de Messiaen. Bertrand Chamayou, piano.  2021 et 2022. Livret en français et anglais. 2 CD Erato. 0190296196669.

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot  

Crédits photographiques : Marco Borggreve

 

 

 

 

 

Un commentaire

  1. Avatar
    Chantal VIRLET(-JOURNEAU)

    J'aime toujours beaucoup votre revue et l'interview de Bertrand Chamayou m'a intéressée. Mais plus qu'une résidence d'été ou un décès au Pays basque il y a le fait d'y naître et d'y vivre. C'est le cas de mon père Maurice Journeau né à Biarritz le 17.11.1898 où il a passé sa jeunesse jusqu'à son mariage en octobre 1926 à l'église Sainte - Eugénie (dont l'organiste Mlle Paris était aussi son professeur de piano). Son Centenaire (de son vivant) y a été fêté en 1998 sur son lieu de naissance, l'Hôtel du Palais, dirigé par son père lors du terrible incendie destructeur qui le marqua tout petit. Son enfance se poursuivit donc quelques années à l'Hôtel du ¨Palais de San Sebastiàn aussi dirigé par son père, puis il revint à Biarritz au nouvel Hôtel Régina et du Golf il écrira de très belles oeuvres : ses deux premières Sonatines pour piano récemment publiées par les éditions Henry Lemoine, ses "Nuits Basques" évoquant Biarritz, Saint-Jean-de Luz et Ciboure, son Trio, le début d'écriture de son quatuor à cordesetc...Son nom est signalé à l'Ecole de Musique de Biarritz par une plaque au premier étage. Ses "Nuits basques" et d'autres de ses oeuvres sont au Centre de musique basque espagnol d'Eresbil. Bien plus tard - souvenir de jeunesse - sa moderne "Passacaille" pour orchestre symphonique plusieurs fois donnée en concert (et disposant aussi d'une version pour piano à 4 mains) évoque les défilés de rue à Saint-Jean-de-Luz tambour en tête.
    Le site du compositeur : "www.journeau.com".

    Bien fidèle souvenir
    Chantal Virlet (-Journeau)

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