Non classé

Yibai Chen et le BNO à Bozar

par

Ce samedi 21 octobre, c’est un beau programme que nous a proposé le Belgian National Orchestra, placé sous la baguette de Hugh Wolff. En première partie, nous avons pu entendre le Divertimento for string orchestra de Grażyna Bacewicz ainsi que le Concerto pour violoncelle et orchestre n°1, op.107 de Dmitri Chostakovitch. En deuxième partie, les musiciens du BNO ont interprété la Symphonie n°3, op.55, « Eroica » de Ludwig van Beethoven.

Composé en 1965 par l’artiste polonaise Grażyna Bacewicz, le Divertimento for string orchestra fut une belle entrée en matière pour les cordes du BNO. Divisée en trois parties, cette pièce fut surtout l’occasion d’observer la direction chirurgicale du chef américain. Claire et précise, sa battue ne laisse place à aucune ambiguïté, ce qui rend le rapide dialogue entre les pupitres (leitmotiv de cette œuvre) très lisible.

Après cette mise en bouche, nous avons eu la chance d’entendre le lauréat du Concours Reine Elizabeth 2022, Yibai Chen, dans le Concerto pour violoncelle et orchestre n°1, op.107 de Chostakovitch. Avec une aisance et une virtuosité impressionnantes, le soliste du jour a survolé l’œuvre d’un bout à l’autre, bien soutenu par l’orchestre. Pour citer les moments les plus poignants, il y a eu le passage entre le corniste (particulièrement inspiré tout au long du concert) et le soliste lors de l’arrivée du 1er thème du 2e mouvement, la coda de ce mouvement avec l’entrée du célesta, la cadence du 3e mouvement ainsi que le final du 4e mouvement. Attentif au moindre geste du chef Hugh Wolff, les musiciens du BNO ont livré une prestation sans faute, si ce n’est un malheureux décalage de son et de style entre les timbales et le reste de l’orchestre.

Callas-Paris 1958, film- document, en salle les 2 et 3 décembre

par

Lorsque Maria Callas fait ses débuts à l’Opéra de Paris, elle a 35 ans. Elle est à son zénith physique et vocal. Pourtant la vulnérabilité affleure déjà.

Ce concert mythique du 19 décembre 1958 est présenté aujourd’hui pour la première fois en entier et en couleurs -plus de 250 000 images retravaillées une à une- avec un son 4K format numérique haute définition. La fusion de sources multiples, certaines anciennes, d’autres plus récentes, avec la retransmission en eurovision, donne l’impression de participer soi-même à l’événement. Car il s’agit bien d’un évènement et à plus d’un titre. Mondain, artistique et personnel, l’enjeu électrisant est rendu palpable tout au long de ce quasi-opéra en deux actes.

Après la montée des marches du Palais Garnier par le « tout Paris » en guise d’ ouverture, le premier offre des extraits de Norma, du Trouvère et du Barbier de Séville puis le second, l’acte II de Tosca mis en scène avec des partenaires d’élite, Tito Gobbi, Jacques Mars et Albert Lance notamment tandis que les Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Paris sont dirigés par Georges Sebastian.

La présentation de la soirée dans son intégralité et dans sa continuité permet d’abord d’en ressentir la dynamique parfaitement agencée culminant avec l’acte 2 de Tosca tendu comme un arc.

La colorisation quant à elle met en évidence la suprême maîtrise de la « mise en scène » et de la stylisation gestuelle de la cantatrice. Ainsi de la longue robe rouge dont le tapis, en milieu de plateau, exactement de la même couleur, semble la traîne infinie.

On purge bébé ! : le malicieux clin d’œil final de Philippe Boesmans

par

Philippe Boesmans (1936-2022) : On purge bébé !, opéra en un acte. Jean-Sébastien Bou (Bastien Follavoine), Jodie Devos (Julie Follavoine), Denzil Delaere (Aristide Chouilloux), Sophie Pondjiclis (Clémence Chouilloux), Jérôme Varnier (Horace Truchet), Tibor Ockenfels (Bébé-Toto), Martin da Silva Magalhães (l’enfant Toto) ; Orchestre symphonique de la Monnaie, direction Bassem Akiki. 2022. Notice et synopsis en français et en anglais. 80’00’’. Un CD Fuga Libera FUG 818.

Le Liceu ouvre sa saison avec un Eugène Onéguine immergé dans un labyrinthe de passions

par

Il y a un certain paradoxe dans le fait que les deux grandes maisons d’opéra de l’Espagne méditerranéenne ouvrent leur saison 2023 avec les deux grands opéras de Tchaïkovski : Eugène Onéguine à Barcelone et La Dame de Pique à Valencia. Sachant qu’une ouverture de saison se programme au moins deux ans à l’avance, ces grands phares de la culture slave semblent aujourd’hui faire une heureuse balance à la barbarie que l’armée russe sème ces jours-ci, en produisant simultanément deux ouvrages-clés de Tchaïkovski basés sur des textes de Pouchkine, l’un des plus grands archétypes de l’humanisme russe. La création ibérique eut lieu justement au Liceu en 1955. Tout en étant une composition essentielle dans l’œuvre de Tchaïkovski, cet opéra n’est pas représenté en Occident aussi souvent que ne le mérite une musique extrêmement inspirée, d’une véhémente plasticité mélodique et prodigieusement bien orchestrée. Écrite pendant la période de sa mésaventure avec son élève Antonina Milioukova, laquelle (peut-être inspirée par Pouchkine…) proposa dans une lettre le mariage à son insensible maestro homosexuel. Tous les deux finiront par accepter consciemment cet arrangement contra natura dont le résultat pour la psyché des deux protagonistes fut plus que dévastateur. Les analogies ne s’arrêtent pas ici car Pouchkine lui-même semble avoir décrit de manière prémonitoire sa propre mort en duel avec l’officier français Georges d’Anthès, lequel courtisait assidûment sa propre femme, Natalia Gontcharova même après avoir épousé la sœur de celle-ci. 

Grigory Sokolov au Festival International de Colmar

par

Depuis le 5 juillet, le Festival International de Colmar version Alain Altinoglu bat son plein dans la petite ville alsacienne. Pour son retour après le covid, les mots d’ordre sont nouveautés et ouverture. Mélangeant le répertoire populaire avec des œuvres moins souvent jouées, tel que Enoch Arden de Richard Strauss, le festival se terminera le 14 juillet.

Ce lundi 10, la magnifique église Saint-Matthieu a une nouvelle fois accueilli le pianiste russe Grigory Sokolov, habitué de l'événement. Il nous a proposé un récital en deux parties, la première consacrée à Henry Purcell et la seconde à Wolfgang Amadeus Mozart.

Alternant pièces courtes et suites plus conséquentes, Grigory Sokolov, toujours imperturbable, fait montre de son talent et de sa maîtrise du répertoire. En commençant par Ground in Gamut en sol majeur, il plante le décor et nous emmène au XVIIe siècle anglais. Ensuite, il enchaîne les pièces les unes après les autres, sans nous laisser le temps de respirer : Suite No.2, Lilliburlero, A New Scotch Tune, The Cibell, Suite No.4, Round O, Suite No.7 et enfin Chaconne en sol mineur. Ce rythme effréné nous laisse pantelants. Seule une personne très familière de ce répertoire pouvait se retrouver dans le programme. Néanmoins, que l’on soit connaisseur ou non, le pianiste russe a capté notre attention dès sa première note et ne l’a jamais laissé retomber. D’une précision sans failles, il a survolé l’ensemble des pièces avec aisance et légèreté tout en nous offrant quelques moments hors du temps à l’image de son interprétation de l’Allemande et de la Sarabande de la Suite No.2.

Magistral programme lisztien sur le colosse de la Hofkirche de Lucerne

par

The Organ Composer. Franz Liszt (1811-1886) : Präludium und Fuge über den Namen BACH, S. 260. Fantasie und Fuge über den choral Ad nos, ad salutarem undam, S. 259. Totentanz, paraphrase sur le Dies Irae, S. 126 [arrgmt Baltrusch]. Variationen über den basso continuo des ersten Satzes der Kantate “Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, Angst und Not sind des Christen Tränenbrot” und des Crucifixus der H-moll Messe von Sebastian Bach S. 673. Anna-Victoria Baltrusch, orgue de la Hofkirche Saint-Leodegar de Lucerne. Juin 2021. Livret en allemand, anglais. TT 46’46 + 37’33. Audite 97.793

Le bonheur d’une tragédie :  Wozzeck  d’Alban Berg 

par

Il y a des soirées d’immense bonheur, ainsi cette création aixoise du Wozzeck d’Alban Berg tel que le transcendent Simon Rattle avec le London Symphony Orchestra et la mise en scène de Simon McBurney.

Le bonheur d’une tragédie ! En effet, elle est terrible, elle est pathétique, l’histoire de Wozzeck, ce petit soldat de rien du tout, objet d’expériences médicales qui lui rapportent un peu d’argent, humilié par son Capitaine, trompé par cette Marie qu’il aime passionnément, avec qui il a eu un enfant, mais qui tombe dans les bras du Tambour-Major. Hallucinations, folie, colère vengeresse, meurtre, suicide. 

On connaît Simon Mc Burney pour la pertinence et la qualité de ses mises en scène au théâtre et à l’opéra. Chez lui, il n’est jamais question d’imposer un concept préalable à l’œuvre, il en décèle les lignes de force, il perçoit ses sous-jacences, il se met à son service, en toute modestie créative… avec quel talent. 

Il l’installe dans un climat général : ici, un univers de soudards, d’ordres et de contraintes, d’ivresse, de fêtes imbibées, de violence. Et cela nous vaut de superbes tableaux. De taverne par exemple. Avec une maîtrise parfaite dans les déplacements et les mises en place du chœur. A cet univers du grouillement, il oppose la solitude du pauvre Wozzeck ; il met à profit l’immensité du plateau et un simple projecteur de poursuite pour l’isoler, là-bas, tout au fond ou ici tout devant. Quel art aussi de l’enchaînement des séquences, en incroyable fluidité : on passe d’une séquence à l’autre sans s’en rendre compte. Simon McBurney est à la fois un artisan du théâtre à l’ancienne (un jeu avec des chaises ou un simple encadrement de porte par exemple) et un maître dans l’art d’utiliser les ressources des images vidéo et des effets lumineux les plus complexes. Confrontés à son univers, nous nous retrouvons petit enfant subjugué, nous revivons l’émerveillement de la magie du théâtre.

Evgeny Kissin à Flagey : un brillant pianiste, mais un interprète qui se heurte à ses limites

par

C’est la foule des grands soirs qui remplissait le Studio 4 de Flagey pour le retour à Bruxelles d’Evgeny Kissin, au point que quelques dizaines de chaises avaient dû être ajoutées sur la scène.

C’est par la Fantaisie chromatique et fugue de Bach que le pianiste russe débute son programme. Attaquant la partition sans peur, Kissin fait entendre dans la Fantaisie un jeu extrêmement articulé, mêlant une grande clarté digitale -et un toucher hélas assez dur- à un usage très généreux de la pédale qui a pour double effet de lui permettre de tirer de puissantes sonorités d’orgue du Steinway mais aussi de légèrement brouiller la ligne mélodique. La Fugue est abordée avec une grande clarté contrapuntique, et Kissin -un pianiste aux doigts infaillibles- y fait entendre de très beaux trilles. Cependant, son approche très insistante combinée à un usage immodéré de forte fatigants finit par lasser. En dépit des phénoménaux dons physiques de l’interprète, il y a quelque chose de brut de décoffrage dans cette façon de présenter la musique.