Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

Guilhem Fabre, transcender et assembler les imaginaires

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Le pianiste Guilhem Fabre aime les aventures musicales. Il fait paraître un album Debussy-Beethoven chez 1001 Notes qui découle d’une tournée de concerts entre Paris et Vienne avec son projet uNopia en camion-scène. Mais cet artiste est également comédien et il va participer, au Châtelet, à Paris, à un spectacle sur Nijinski. Rencontre avec un musicien qui aime bousculer les frontières.

Cet album est né de la tournée "uNopia, la musique classique en liberté dans un camion scène". Pouvez-vous nous présenter cette action ?

uNopia est né en 2019 avec tout d'abord le rêve de rejoindre Paris et Moscou, les deux villes dans lesquelles j'ai étudié le piano. J'avais envie d'une épopée par la route, un road trip musical avec une équipe d'artistes, une scène ambulante et un piano de concert. Nous l'avons enfin réalisé en 2025 en reliant Paris et Vienne en passant par Bruxelles, Bonn, Francfort, Leipzig, Prague, Munich, Salzbourg et le lac de Constance.

Cette tournée en Europe est venue compléter les concerts en France que nous donnons chaque année dans des lieux aussi variés que des places de village, des centres sociaux, des forêts, en pleine montagne, etc., etc

uNopia, ça rime avec utopia. Apporter la musique en dehors des lieux habituels, est-ce une sorte d’utopie ? Quel bilan en tirez-vous ?

Le bilan est formidablement enthousiasmant. Le rapport au public est plus simple et direct que dans des salles traditionnelles. Nous donnons maintenant une trentaine de concerts chaque année dans toute la France, nous avons créé un festival dans un tout petit village dans les monts d'Ardèche (la troisième édition aura lieu les 29 et 30 août prochains), de nombreux artistes ont rejoint l'aventure, notamment les pianistes Bruno Rigutto ou Roger Muraro, ainsi que l'auteur Éric-Emmanuel Schmitt, nous préparons de nouvelles collaborations avec Olivier Py dont une prochainement au Châtelet avec Bertrand de Roffignac, ou encore le comédien Jérôme Pouly.

Comment les publics ont-ils réagi ? Est-ce qu’il s’agissait de profanes ou de connaisseurs ?

Nous accueillons tout le monde, l'idée est justement de pouvoir créer des ponts et d'aller au-devant d'un public qui n'aurait jamais eu l'idée d'écouter de la musique classique autrement. Les gens sont intrigués par la démarche, et cela produit un rapport très direct et sympathique. Après, nous mesurons combien le fossé est profond et combien, pour de nombreuses personnes, la musique classique est perçue comme loin des gens. L'éducation à l'art, quel qu'il soit doit être repensée en profondeur.

Dans cet album, il y a des œuvres de Debussy et de Beethoven (avec rien moins que l'opus 111). Ce n’est pas le choix éditorial le plus courant….

J'aime assembler les contraires et ne rien céder aux idées préconçues. Ce qui m'intéresse, c'est le pouvoir de la musique. Ces deux grands artistes en avaient deux conceptions très différentes et presque opposées, en effet. Mais mon souhait est qu'en les liant à l'autre, on perçoive tout ce que la musique est capable d'évoquer, de faire sentir, et parfois d'être de la philosophie en sons, comme dans l'opus 111. Aussi, Beethoven et Debussy partageaient cette volonté implacable d’élargir les possibles de la musique, d’aller jusqu'aux limites techniques de ce que l'instrument peut offrir.

Soirée contrastée avec Anne-Sophie Mutter et le LPO à Luxembourg

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Le London Philharmonic Orchestra se produit ce dimanche 22 février à la Philharmonie de Luxembourg, dans le cadre de sa tournée européenne passant par l’Allemagne, le Luxembourg et l’Autriche. L’orchestre est placé sous la direction de sa première cheffe invitée, Karina Canellakis. Trois œuvres figurent au programme : La Fille de Pohjola, op. 49 de Jean Sibelius, le Concerto pour violon en ré majeur, op. 35 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, ainsi que la Symphonie n° 7 en la majeur, op. 92 de Ludwig van Beethoven. La soliste très attendue de la soirée n’est autre que la célèbre violoniste allemande Anne-Sophie Mutter, pour laquelle le public s’est déplacé en grand nombre : la Philharmonie affiche complet.

Le concert s’ouvre sur un poème symphonique rarement programmé de Sibelius, La Fille de Pohjola, op. 49. Composée entre 1904 et 1906, l’œuvre s’inspire du chant VIII du Kalevala, recueil d’épopées finlandaises qui a profondément marqué l’imaginaire du compositeur et nourri plusieurs de ses poèmes symphoniques. Sibelius y met en musique l’histoire de Väinämöinen, contraint de construire une barque à partir des débris d’un fuseau pour conquérir la fille de Pohjola. Il échoue et repart désabusé — une leçon de modestie empreinte de mystère nordique.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère sombre, portée par un violoncelle solo grave, interprété avec intensité et nous plongeant dans un climat glacial. Peu à peu, la texture s’éclaircit grâce au cor anglais et à la clarinette, d’où émerge un premier thème au hautbois, culminant aux cuivres et conduisant à un premier sommet expressif. Un second thème, plus souple et lumineux, confié aux flûtes, s’impose ensuite comme élément principal. La section centrale, amorcée par des pizzicati, développe ces motifs dans une matière plus âpre et mouvante, jusqu’à une ultime apogée des cuivres. La coda, enfin, se dissout dans les aigus des cordes, scellant l’œuvre dans une teinte d’effacement et de désillusion. Le LPO et Karina Canellakis en livrent une version convaincante, riche en atmosphères, en couleurs et en contrastes, qui permet d’imaginer aisément le récit sous-jacent.

Nelson Goerner, Ning Feng, Edgar Moreau et les jeunes Beethoven, Chostakovitch et Rachmaninov

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Depuis Haydn, qui en a fixé le cadre avec pas moins de 45 ouvrages, la formation piano, violon et violoncelle a attiré la plupart des grands compositeurs, y compris parmi ceux qui ont écrit peu de musique de chambre (et, notamment, comme nous le verrons dans le programme proposé ici, les compositeurs-pianistes). Beaucoup n’ont pas attendu d’avoir une grande expérience avant de s’y mettre, comme certains l’ont fait avec le quatuor à cordes, réputé beaucoup plus exigeant. Les trois trios de ce concert sont, précisément, des œuvres de jeunesse.

Par ailleurs, de très grands interprètes ont été séduits par cette formation, et certaines associations ont marqué l’histoire : Cortot-Thibaud-Casals, Rubinstein-Heifetz-Piatigorsky, Richter-Oïstrakh-Rostropovitch, Argerich-Kremer-Maisky, par exemple. Dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, il y a quelques mois, se produisaient Evgeny Kissin, Joshua Bell et Steven Isserlis. En effet, bien des œuvres écrites pour cette formation s’accommodent d’interprètes avec des personnalités artistiques marquées, et le résultat est souvent inattendu. Cette fois c’est le violoniste chinois Ning Feng qui a rejoint deux partenaires habituels : le pianiste argentin Nelson Goerner et le violoncelle français Edgar Moreau (difficile de trouver trois pays plus éloignés les uns des autres !).

Fête vocale à Metz avec Albert Recasens et La Grande Chapelle

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Ce 14 février dernier, l’ensemble La Grande Chapelle dirigée par Albert Recasens joua une Messe en l’honneur de la Sainte Vierge de Tomás Luis de Victoria. Comme Monteverdi et Roland de Lassus, qui, comme lui, ont composé des œuvres liturgiques dont des Salve Regina, comme celui de samedi, Tomás Luis de Victoria rédigea une musique de bure, fille du silence. Elle semble lui donner une conque autant pour le protéger que pour le faire entrer dans son intimité. La musique ici ne fait pas d’éclat, elle luit comme une bougie solitaire dans une église.

L’ensemble lui-même n’est pas très important, ce qui convient parfaitement à la grande salle de l’Arsenal de Metz, dont l’acoustique n’est jamais aussi belle qu’affamée. L’atmosphère du concert était donc intime, et exigeait une écoute patiente, recluse et humble de la part des spectateurs. Il fallait donc tenir l’heure et quart de lignes de chant pures, ne descendant jamais trop dans les graves ni de montant trop haut dans les aigus., avec des harmonies tenant du miracle grâce à des mélodies souples. En fermant les yeux, on se serait cru dans un paysage de neige. Les chanteurs et les instrumentistes retransmettaient ainsi une atmosphère intime, un sentiment frêle mais indéniable. la foi.

 A Genève, un Frank Peter Zimmermann captivant

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le 11022026

‘Pom pom pom pom’… tel est le titre figurant à l’affiche du concert du 11 février donné au Victoria Hall par l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Eun Sum Kin. De quoi s’agit-il ? De la malheureuse Cinquième de Beethoven si galvaudée, si vilipendée. L’on croit revenir aux années soixante où cette pauvre symphonie avait été ridiculisée en ‘Pince à linge’ par Les Quatre Barbus.

A-t-elle ici meilleure fortune ? La cheffe coréenne Eun Sun Kim, directrice musicale du San Fancisco Opera depuis 2021, l’inscrit en seconde partie de programme en empoignant l’Allegro con brio initial avec une énergie nerveuse qui veut mettre en exergue les lignes de force, tout en faisant la part belle aux vents, tellement ravis d’être libérés de la bride sur le cou habituelle, s’en donnant à coeur joie en gonflant délibérément les tutti, quitte à sombrer dans la boursouflure. L’Andante con moto confine ici à un allegro moderato dépourvu de toute profondeur méditative, laissant à nouveau la primauté aux souffleurs. Il faut en arriver au Scherzo pour trouver enfin quelques oasis de sérénité nimbées de pianissimi régénérateurs en réponse aux cors martelant en fortissimo le motif du destin et au fugato véhément des cordes graves. Et de pétaradants fortissimi enveniment l’Allegro conclusif qui s’achève par un vivacissimo à épater le bourgeois qui, bon prince, applaudit généreusement. Que sommes-nous tombés bien bas à quelques jours d’une Quatrième de Beethoven toute en finesse offerte par Daniele Gatti ! Et vient à l’esprit le shakespearien Much Ado About Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) …

En première partie, Eun Sun Kim avait présenté l’ouverture de Mendelssohn Les Hébrides en prônant la fluidité de discours au détriment d’une ligne mélodique inexistante. Puis elle s’était ingéniée à opposer les contrastes de coloris avec une virulence fébrile dont cette musique n’a guère besoin …

Un Giulio Cesare triomphal avec Devieilhe / Orlińsky au Palau de la Mùsica Catalana

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Parmi les plus de quarante opéras écrits par le compositeur de Halle-sur-Saale, Giulio Cesare est l’œuvre la plus emblématique car ce récit d’amours et passions, entremêlées avec les ambitions et les luttes fratricides pour le pouvoir, continue de nous parler comme si son enjeu théâtral venait d’une série télévisée ou d’un film d’actualité. Car un dialogue tel que celui des deux frères où Cléopâtre réclame le trône usurpé par Ptolémée et celui-ci le renvoie aux aiguilles et au rouet, ce à quoi elle rétorque qu’il serait apte à s’occuper de ses amours plutôt que des affaires royales… semble être sorti tout droit de Hollywood ! 

Si l’on se tient à des considérations spécifiquement musicales, on trouvera dans Rodelinda, Tamerlano, Ariodante et bien d’autres ouvrages des musiques sublimes mais pas le degré d’attraction fatale exercée par les deux protagonistes et qui ont subjugué depuis des siècles d’innombrables générations de spectateurs pour conformer un des piliers fondateurs de l’opéra. Ici, on a pu savourer une distribution de rêve, avec un orchestre aussi brillant qu’engagé, Il Pomo d’Oro, un groupe qui revient régulièrement sur cette envoutante scène barcelonnaise, et un plateau de solistes des plus réussis. En commençant par le rôle le plus « discret » celui de Curio que Marco Saccardin réussit à faire exister malgré le peu de substance musicale dont Händel le nourrit. Du même ordre est la performance de Rémy Brès-Feuillet comme Nireno : ses quelques interventions concises nous laissent espérer de le réécouter au plus tôt : la voix est belle, riche, la diction précise et l’artiste est capable de montrer sa vis comica dans ses récits et son bel arioso, rétabli cette fois, Chi perde un momentoAchilla est servi par l’Américain Alex Rosen, une voix de basse magnifique avec des sons riches qui vont de l’airain le plus noble au velours le plus délicat. On ne lui tiendra pas rigueur d’une légère distraction au début d’un récit : c’est le côté humain du direct ! Rebecca Legget défend plus qu’honorablement Sesto, le jeune fils de Cornelia et du défunt Pompeo que Tolomeo a assassiné pour reprendre son trône… Tant son physique que son jeu de scène, avec une espèce de fragilité mystérieuse dans son chant, traduisent à merveille les états d’âme de l’adolescent instable et. vindicatif. Legget s’exprime bien plus qu’elle n’impressionne : son timbre est très proche du soprano même si son médium et son grave sont précis et onctueux. Beth Taylor, un jeune contralto écossais, est la révélation de la soirée : elle incarne la veuve-mère Cornelia avec une voix tout simplement impressionnante par la beauté et la densité du timbre et par un engagement émotionnel sans bornes. Taylor ne craint pas l’hybris : elle ne joue pas Cornelia, elle vit son drame et son courroux comme une authentique tragédienne grecque. Même lorsqu’elle se déplace sur le plateau, sa démarche impressionne et nous fait oublier qu’il s’agit d’une version en concert. Inoubliable ! Yuriy Minenko, originaire d’Ukraine, incarne majestueusement le barbare usurpateur Tolomeo. La voix riche et sonore, ses graves in petto (il a commencé à chanter professionnellement comme baryton) lui permettent de nous rendre une vaste palette de couleurs et de moyens expressifs. Il faut rappeler la piètre tradition qui coupait systématiquement une bonne portion des airs de Tolomeo : dès lors le personnage n’était plus vraiment dessiné. Même si la musique de Giulio Cesare dépasse allègrement les trois heures, jouée avec les tempi endiablés de Corti et Il Pomo d’Oro, on est heureux d’entendre, enfin, ce rôle en entier… 

Au festival Présences 2026

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C’est la 36ème édition de Présence. Festival dédié à la pure création musicale contemporaine, la pérennité de cet événement impulsé par Claude Samuel en 1991 constitue à elle seule une performance, et il est toujours revigorant, en ces périodes de coupes budgétaires, de constater que le public nombreux, bien que vieillissant, est toujours au rendez-vous. 

Georges Aperghis est à l’honneur, à l’occasion de ses 80 ans, un bon nombre de ses ouvrages sont montés parmi d’autres créations. À Présence, un compositeur est présenté du point de vue de son esthétique. Post-sériel, spectral ou minimaliste, l’invité d’honneur déteint sur la programmation ainsi que sur le public. L’humour, la profonde humanité et le capital sympathie du compositeur grec vivant en France depuis 1963 en fait certainement une des éditions les moins clivantes.

Cette année, le hasard des calendriers ne m’a permis d’assister qu’à deux concerts, Mardi 3, à l’Auditorium de Radio France, et jeudi 5 au Théâtre des Champs-Élysées, où le festival s’est exceptionnellement délocalisé dans le cadre du récital du quatuor Diotima. Je n’ai pas tout de suite mesuré l’effet que cette différence de contextes de création à deux jours d’intervalles allait provoquer. 

Mardi soir, je retrouve d’abord le Présence que je connais, et son atmosphère habituelle, le grand hall de Radio France dans lequel déambule à l’entracte une faune que je ne croise qu’ici, une fois par an. Des anciens collègues compositeurs et enseignants, avec qui j’aime surtout rire et partager des souvenirs. On y croise aussi des étudiants compositeurs, des journalistes passionnés, connaisseurs. Tout le monde est aguerri à ce qu’on appelle la « musique contemporaine ». C’est aussi le règne du légitime réseautage, on se rappelle au bon souvenir de son interlocuteur, on y fabrique Présence 2027, voire 2028.

Didon et Enée de Purcell à l’Atelier lyrique de Tourcoing : dramatique et truculent !

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L’Atelier lyrique de Tourcoing poursuit avec bonheur une saison éclectique qui fait la part belle aux jeunes talents.

L’Ensemble Les Surprises, dirigé par Louis-Noël Bestion de Camboulas porte bien son nom ; il vient en effet de nous offrir une très surprenante production de Didon et Enée ajoutant aux élans amoureux et aux préoccupations politiques des deux protagonistes princiers, le regard moqueur et les occupations quotidiennes du petit peuple. Le dramatique éthéré côtoyant ainsi la truculence populaire…

Mais avant d’en dire plus, revenons un instant à Purcell. 

Lorsque en 1689 Henry Purcell crée son premier et unique véritable opéra pour un pensionnat de jeunes filles nobles de Chelsea le climat politique londonien est singulièrement mouvementé. Le roi Jacques II est en fuite sur fond de lutte d’influence entre protestants et catholiques et le parlement réuni en convention proclame reine sa fille Marie II et roi Guillaume III d’Orange qu’elle a épousé par convenance et realpolitik ; un pouvoir bicéphale inédit et risqué. On est en droit de penser que ces évènements n’ont pas été sans influer sur l’imaginaire du compositeur et de son librettiste, le poète Irlandais Nahum Tate.

Considéré aujourd’hui comme un joyau d’intensité dramatique et de perfection musicale, l’opéra de Purcell nous plonge dans les méandres de l’âme de Didon, reine de Carthage partagée entre sa passion sans concessions pour Enée, prince Troyen en exil et son honneur de femme et de souveraine contrarié par les atermoiements du Troyen en question, lui-même dupé par quelques sorcières agissant sous couvert d’ordres divins. Mais comme nous devrions le savoir depuis le temps, les puissances divines et leurs attributs religieux sont fréquemment invoquées par les hommes pour couvrir et justifier leurs faiblesses comme leurs violences.

 Cet opéra mythique nous est ici offert, augmenté, assorti d’un prélude et de trois interludes parlés et chantés à partir de textes de Virgile (l’Enéide) et de Shakespeare (Richard III, Macbeth, The Tempest,) ainsi que des musiques de John Blow et Jeremiah Clark ou encore de airs à boire de Purcell lui-même et autres « Sea Shanties » traditionnels. 

Tous les artistes, chanteurs, musiciens, comédiens, danseurs sont présents sur scène dans un esprit de théâtre total, une ambiance de théâtre de tréteaux. 

Flagey Piano Days 2026 : des jeunes talentueux et un grand maître

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Chaque année au mois de février, les Flagey Piano Days réunissent au sein du paquebot ixellois  une brochette toujours passionnante de pianistes, effectuant un très subtil dosage entre pianistes de diverses générations et provenance, et mélangeant les valeurs sûres qu’on ne présente plus, les musiciens de la génération moyenne à la réputation déjà établie comme les jeunes encore peu connus parmi lesquels on espère faire de belles découvertes. Hélas, il est impossible d’être présent à tous les concerts, et c’est à regret qu’on renonce à entendre les grands et familiers interprètes que sont Elisabeth Leonskaja et Jean-Claude Vanden Eynden ou les favoris du public bruxellois tels Plamena Mangova ou Julien Libeer. 

C’est Beatrice Rana qui devait ouvrir cette édition 2026, mais la pianiste transalpine dut être remplacée en dernière minute pour cause de maternité par le jeune russe Roman Borisov, 22 ans à peine, mais qui s’était déjà produit dans la salle bruxelloise à l’occasion des Piano Days de 2022. 

C’est par la Suite de Valses de Schubert telle qu’arrangées (et sérieusement assaisonnées de virtuosité pianistique) par Prokofiev en 1920 que Borisov ouvre la soirée. S’il aborde l'œuvre avec franchise, il y manque de subtilité alors que sa main gauche se fait souvent lourde dans les forte. Le pianiste se montre nettement plus à son avantage dans les Trois pièces pour piano, Op. 57 de Liadov qu’il investit d’une belle note poétique, même si le tout est assez lourdement pédalé.

Arrive alors le premier morceau de résistance de la soirée, la Sonate « Appassionata » de Beethoven. Dans cet indéboulonnable classique du répertoire, Borisov montre que s’il est un pianiste très doué sur le plan de la technique, il lui reste du chemin à faire sur le plan de l’interprétation et de la compréhension de l’oeuvre. Après une introduction bien maîtrisée, l’Allegro assai est interprété sans distinction particulière, avec une propension pour des forte très bruyants et durs (probablement dûs à une crispation musculaire) et une coda à nouveau surpédalée. L’Andante con moto est assez lourd et très loin d’évoquer le « cortège de philosophes » qu’y voyait Alfred Cortot. Le Finale nous révèlera deux visages de l’interprète. Après une introduction laborieuse et assez lourdement tapée, le jeu de Borisov gagne peu à peu en densité et il nous offre une fin bien maîtrisée avec des passages en accords très convaincants.

András Schiff dans Beethoven : main de fer, doigts de velours

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András Schiff n’annonce pas toujours ses programmes avec précision. Quelques jours avant, à Genève, il avait préféré présenter lui-même les œuvres qu’il jouait, plutôt que de faire imprimer un programme.

À la Philharmonie, nous disposions bien d’un programme, doublé d’affichettes avec les durées des œuvres à l’entrée : ce serait du Beethoven, rien que du Beethoven.

Sans rien annoncer, et donc sans que le public ne s’y attende, il commence pourtant par du Bach, avec le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé, une pièce de jeunesse en six parties, parfois très courtes, qui dure moins de dix minutes. Certes, sans forcément connaître cette œuvre en particulier, on peut imaginer que beaucoup, dans le public, auront reconnu du Bach. Mais certainement pas tous. Le choix de ce Bach-là était d’autant plus déroutant qu’il correspondait plus ou moins à la description que l’on trouvait dans le programme de salle de la première sonate de Beethoven programmée. De sorte que des spectateurs auront pensé entendre du Beethoven, et auront peut-être été perdus par la suite, quand, pour le coup, ce qui était écrit sur la deuxième sonate programmée ne correspondait pas à la première.