"Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice" : une vie en images
Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice. Documentaire de Matthias Weber et Laurence Uebersfeld (LuFilms). 52’. Diffusé le 5 mars 2026 sur France 3 Normandie, puis en replay sur France TV. Avec Claire Bodin, Renaud Capuçon, Manon Galy, François-Henri Labey, Lang Lang, Héloïse Luzzati, Nadège Meden, Célia Oneto Bensaid, Debora Waldman, Catherine Werner.
Qui savait, jusque dans les années 2010, qui était Charlotte Sohy ? Et pourtant... Maintenant que ce nom devient de plus en plus familier, nous découvrons une compositrice de très grand talent, voire de génie. Née en 1887 dans un milieu aisé, qui contrairement à bien d’autres a encouragé la volonté musicale de leur fille, elle a eu un apprentissage privilégié, auprès des meilleurs professeurs (Mel Bonis pour la composition, Albert Roussel pour le contrepoint, Louis Vierne pour l’orgue – l’instrument sur lequel elle découvre la musique), et fréquentant les personnalités les plus influentes de l’époque (elle eut par exemple Nadia Boulanger comme amie d’enfance).
Elle termine ses études de composition auprès de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum. En 1908, elle y rencontre Marcel Labey. C’est le coup de foudre, et leur complicité est de tous les domaines : affectif, artistique, moral et religieux. Ils se marient quelques mois plus tard, et auront sept enfants. Au bout de cinq années de bonheur plein, la guerre est déclarée. Leur ami Albéric Magnard meurt. Charlotte se lance dans la composition d’une Symphonie, qui sera un siècle plus tard l’œuvre qui la mettra définitivement en lumière. Elle apprend que Marcel est gravement blessé, et le croit même mort. Il s’en sort de justesse.
Après la guerre, ils s’installent en Normandie, dans un château qui voit donc grandir les sept enfants, et dans lequel on installe autant de pianos. Ils ont comme amis des musiciens aussi talentueux, et aux personnalités aussi affirmées que (outre ceux qui ont déjà été cités) Arthur Honegger, Blanche Selva, Georges Enesco, Jane Bathori ou Pierre de Bréville.
Charlotte compose, beaucoup, mais ne semble pas être très active pour se faire connaître. Bien que les deux compositeurs se soient soutenus toute leur vie (il disait : « Merci d’apprécier ma musique mais écoutez plutôt celle de ma femme car si vous me concédez du talent c’est elle qui a du génie. »), c’est la carrière de Marcel qui est favorisée.
En 1959, elle est victime d’une hémorragie cérébrale, et meurt brutalement. Marcel, qui la suivra treize années plus tard, ne s’en consolera jamais.
Le catalogue de Charlotte Sohy comporte trente-cinq œuvres numérotées, dans tous les genres, y compris lyrique (avec l’opéra L’esclave couronnée, dont elle écrit elle-même le livret– car, autrice de plusieurs pièces de théâtre et d’un roman, elle avait une plume également littéraire – qui sera créé sous la direction d’Ernest Bour en 1947).
C’est le petit-fils de ce couple de compositeurs, François-Henri Labey, ancien directeur de conservatoire, qui œuvre sans relâche à la mémoire de ses grands-parents, notamment avec un travail colossal : la saisie sur ordinateur de leurs partitions.
Charlotte Sohy sort de l’ombre en 2013 : Claire Bodin programme le Thème varié pour violon et orchestre au festival Présences Féminines (renommé depuis « Présence Compositrices ». Debora Waldman, qui dirige, est bouleversée. Elle n’a de cesse de créer la Symphonie, sous-titrée a posteriori « Grande Guerre ». L’événement a lieu en 2019 à Besançon (puis à Paris en 2021). Un livre, aussi passionnant que touchant, suit, écrit conjointement par la cheffe d’orchestre et la musicologue Pauline Sommelet : La Symphonie oubliée (Robert Laffont).
Et puis un coffret de 3 CDs (« Autour », respectivement, « du piano », « du quatuor » et « de l’orchestre »), édité par La Boîte à Pépites, est enregistré, notamment par la violoncelliste Héloïse Luzzati (directrice artistique du label) et la pianiste Célia Oneto Bensaid.
Grâce à ces enregistrements, nous avons une idée assez précise de la musique de Charlotte Sohy : profondément lyrique, particulièrement riche sur le plan harmonique, solidement architecturée, et surtout d’une grande intensité émotionnelle et toujours dense. Elle est désormais souvent jouée, notamment par d’éminents solistes, tels que le violoniste Renaud Capuçon ou le pianiste Lang Lang. Ainsi que tous les noms cités jusque-là, auxquels il faut ajouter Catherine Werner, la petite-fille de la compositrice (ainsi que la violoniste Manon Galy et la chanteuse et Nadège Meden, mais uniquement en musique), ils interviennent dans le film objet de cette chronique.
Titré Charlotte Sohy, la consécration d’une compositrice, réalisé par Matthias Weber (arrière-petit-fils des deux compositeurs) et produit par Laurence Uebersfeld (associée à la société LuFilms), il est absolument remarquable. Illustré d’images du Paris de l’époque, de programmes de salle où ses œuvres furent jouées, de photos et dessins de famille, ainsi que de captations de concerts récents, le tout dans un montage particulièrement soigné, il nous permet de saisir une personnalité à la fois forte et humble, une artiste accomplie, qui ne doute pas de son choix tout en s’épanouissant dans sa vie amoureuse (avec un époux, homme de toute sa vie, avec lequel elle semble avoir été en osmose jusqu'à ses derniers jours) et familiale (avec sept enfants que les photos montrent joyeux), entourée de nombreux amis fidèles, et profondément croyante.
Tout cela est agrémenté par de fort vivants procédés : animation vidéo avec des notes de partitions de manuscrits qui s’envolent pour former un dessin à l’encre de Chine en rapport avec le texte, juxtaposition d’images d’archives qui se fondent dans des vues actuelles, habiles incrustations de la musique dans le récit...
Oserons-nous dire que le texte (écrit à plusieurs mains, et lu à plusieurs voix) a le grand mérite de se faire oublier ? Il ne brille pas par de savantes formules, ne pèche pas par de maladroites tournures, et n’est pas énoncé par des voix qui se font remarquer, de sorte que nous nous laissons porter par les images, et à la fin nous découvrons que nous savons beaucoup sur Charlotte Sohy ! Nous avons eu l’impression de l’avoir vue vivre, en chair et en os, avec toute sa vitalité, son amour pour les siens, Dieu et la musique.
Sans être aucunement un manifeste féministe, ce documentaire participe de la réflexion sur l’injustice que constitue la sous-représentation de la musique composée par des femmes. Pour conclure, nous reprendrons les derniers mots, énoncés par Debora Waldman (avec son accent brésilien tellement chantant), à qui Charlotte Sohy doit tant : « Les compositrices commencent à être à la bouche [traduction littérale du portugais « estar à boca », qui signifie « être sur toutes les lèvres »] de tous les mélomanes, et le génie féminin dans la musique commence à être aussi reconnu. C’est un moment historique ; il faut le savourer. »
Pierre Carrive