Coup de chapeau à un artiste hors du commun, Gabriel Bacquier 

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Quatre jours avant son 96e anniversaire, Gabriel Bacquier tire sa révérence avec une ultime pirouette qui sied si bien à ce personnage haut en couleurs qui pouvait jouer sur les registres les plus variés en passant des emplois légers de l’opérette et de l’opéra-bouffe aux rôles nobles de l’opéra. Sa voix de baryton ample, chaude et souple s’adaptait aisément aux personnages majeurs des répertoires français, mozartien et verdien ; et son jeu d’acteur savait les rendre intelligents et sensibles, modifiant souvent les concepts standards établis par la tradition.

Mais qui aurait imaginé que le rejeton né à Béziers le 17 mai 1924 dans une famille modeste entreprendrait une importante carrière lyrique de près d’un demi-siècle ? Passant d’une formation de graphiste chez son oncle imprimeur à un emploi de journalier aux Chemins de fer locaux, il est fasciné par le chant dont une certaine Mme Bastard lui inculque les rudiments, avant de le présenter, en octobre 1945, au Conservatoire de Paris où il aura notamment pour professeurs Yvonne Gall et Paul Cabanel. Durant l’été de 1945, avec une troupe d’amateurs, il campe… le Grand-Prêtre de Samson et Dalila aux Arènes de Béziers puis, au Théâtre Municipal, l’Ourrias de Mireille. Pour la saison 1949-50, il joue les seconds plans à l’Opéra de Nice ; mais en juin, il sort du Conservatoire avec un premier prix de chant et d’opéra-comique, un second prix d’opéra. Refusé à l’Opéra de Paris comme sa consoeur Régine Crespin, il doit courir le cachet, pousser la chansonnette dans les cabarets, les cinémas, en cultivant la muse légère à la Gaîté-Lyrique. L’été à Valenciennes, il ébauche Escamillo ou Scarpia. Puis avec la Compagnie Lyrique Française fondée par le baryton José Beckmans, il part en tournée au Maroc. En 1953, il auditionne devant Joseph Rogatchewsky qui l’engage pour trois ans dans la troupe du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles où il se forge son répertoire. En octobre 1956, il est accepté par l’Opéra-Comique où il débute avec Marcello de La Bohème, Sharpless de Madama Butterfly et Albert de Werther ; et il finit par apparaître à l’Opéra durant la saison 1958-9 en incarnant Giorgio Germont, Rigoletto, Valentin et Alvar dans Les Indes galantes. Le 19 mars 1959, à la Salle Favart, il prend part à la création de La Véridique Histoire du Docteur de Maurice Thiriet, tandis que le 31 décembre, il est affiché au Teatro La Fenice de Venise dans le rôle du muletier Ramiro de L’Heure espagnole. Au Palais Garnier, le 10 juin 1960, il incarne le Baron Scarpia face à la Tosca de Renata Tebaldi ; et à ce propos, il me narrera avec humour : « Elle ouvrait la bouche et la voix était de l’or pur ! Elle m’avait dit : « Gabriel, si Scarpia doit mourir, venez vers moi, car je ne peux pas courir vers vous ! ». Je le faisais galamment, elle plantait le couteau, je tombais…et l’effet était réussi ! ». Et en juillet 1960, il paraît pour la première fois au Festival d’Aix-en-Provence où il remporte un triomphe sous les traits de Don Juan.

S’amorce la grande carrière avec la création de Pour un Don Quichotte de Jean-Pierre Rivière à la Piccola Scala le 10 mars 1961, un premier Orphée (de Gluck) à l’Opéra-Comique, un premier Hamlet au Capitole de Toulouse, un Escamillo aux Chorégies d’Orange. L’année 1962 est cruciale car elle lui ouvre de nombreuses portes : le Liceu de Barcelone avec Don Giovanni, le Festival de Glyndebourne avec le Comte des Nozze di Figaro, la Staatsoper de Vienne avec Scarpia, le Lyric Opera de Chicago avec le Grand-Prêtre de Samson et Dalila, le Grand-Théâtre de Genève dont il assure la réouverture le 10 décembre avec le Rodrigo de Don Carlos. A la Salle Favart, il conserve ses emplois tels que Zurga des Pêcheurs de Perles, Marcello ou le Figaro du Barbiere di Siviglia dont il déteste la traduction française, tout en y créant, le 22 octobre 1963, Le Dernier Sauvage de Giancarlo Menotti avec Mady Mesplé. A Aix, il aborde le Don Alfonso de Così fan tutte, le Méphistophélès de La Damnation de Faust et même un rare Figaro des Nozze. Avec Joan Sutherland, il débute à Philadelphie le 12 novembre 1963 dans La Traviata, à Covent Garden le 20 mars 1964 dans I Puritani ; puis il affronte Miami, durant l’automne, en Nilakantha dans une Lakmé avec Mady Mesplé et Alain Vanzo et le Met de New York, le 17 octobre 1964, dans un Samson et Dalila avec Jess Thomas et Rita Gorr dirigé par Georges Prêtre. A Philadelphie, pendant la saison 1965-66, il ébauche Jago face à l’Otello de James McCracken, avant de paraître au Colon de Buenos Aires en campant Don Giovanni et Orphée. A Aix, à Vienne, à l’Opéra-Comique, il personnifie un premier Golaud, tandis qu’à Marseille, il révèle l’Andrea del Sarto de Daniel-Lesur en janvier 1969. Au Met, en septembre 1970, il s’empare des quatre créatures diaboliques des Contes d’Hoffmann, à Aix, de Falstaff en juillet 1971. Et simultanément, il débute au San Carlo de Naples le 2 février 1971 avec Don Giovanni, à la Scala de Milan le 14 avril 1972 avec Escamillo. Lorsque commence le règne de Rolf Liebermann à l’Opéra, il s’impose avec le Comte des Nozze di Figaro en avril 1973, alors qu’à Lyon, il troque la redingote de Don Juan contre le pourpoint de Leporello.

Dès ce moment-là, il se tourne vers de nouvelles incarnations comiques telles que Frà Melitone au Met, Dulcamara à Aix, Don Bartolo du Barbiere à Covent Garden, Don Pasquale à Aix et au Met, qu’il contrebalance avec Jago à Paris, le Père de Louise à Nancy, le rôle-titre de Cyrano de Bergerac de Paul Damblon à Liège. A partir de 1980, il aborde Sancho Pança du Don Quichotte de Massenet à Rouen, Gianni Schicchi à Nancy, le Vice-Roi de La Périchole à Genève, Agamemnon de La Belle Hélène au Châtelet, le Baron de Gondremarck de La Vie parisienne au Théâtre de Paris, le Roi de Trèfle de L’Amour des trois Oranges à Lyon et même le Barbe-Bleue d’Ariane et Barbe-Bleue au Châtelet. En février 1993, il fait ses adieux à Covent Garden avec Don Bartolo, fête ses septante ans à Nice et à l’Opéra-Comique sous les traits de Don Pasquale puis ébauche encore Don Gormas du Cid à Saint-Etienne. Durant l’automne de 1995, il se concède une dernière prise de rôle, le vieil Arkel qu’il présente à Marseille puis à Lille. Quittant la scène au printemps de 1996, il poursuit une activité intense dans l’enseignement et la mise en scène, tout en revenant à ses premières amours, le dessin et la peinture. Aujourd’hui, il nous quitte, nous laissant d’innombrables témoignages discographiques et visuels de ses incarnations majeures.

Nous vous invitons à écouter l'émission "Vocalises" du 16 mai 2014 sur les ondes de la RTS, notre rédacteur Paul-André Demierre recevait le grand chanteur.

Paul-André Demierre

Crédits photographiques :  Gabriel Bacquier

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