Des émotions délicates : Accabadora de Francesco Filidei au Festival d’Aix-en-Provence
Proposer une création lyrique contemporaine dans le si élégant petit théâtre à l’italienne qu’est le Théâtre du Jeu de Paume : c’est le magnifique paradoxe perpétué de ces représentations-là au Festival d’Aix-en-Provence. Des notes et des airs d’aujourd’hui dans ce théâtre d’hier. Cela nous a valu plus que régulièrement de vivre quelques-uns des plus beaux moments de ce festival. Cette année encore.
Il est vrai que l’intimité de ce petit lieu et la proximité des spectateurs avec le plateau suscitent une atmosphère acoustique toute particulière, favorable à la rencontre, à l’échange.
Cette année : Accabadora de Francesco Filidei.
Un titre inattendu, difficile à énoncer du premier coup.
De quoi s’agit-il ? De qui s’agit-il ? Dans les campagnes de Sardaigne, d’une femme, la « Dame de la bonne Mort », la « dernière mère », celle qui, à la demande de la famille ou des proches, venait mettre un terme aux souffrances d’un mourant, l’euthanasier en quelque sorte, notamment en l’étouffant avec un oreiller.
L’autrice Michela Murgia a écrit un beau roman inspiré de cette tradition. Qui a lui-même inspiré le compositeur Francesco Filidei, déjà connu et reconnu pour trois autres créations : Giordano Bruno, Le Nom de la Rose et L’Inondation, créée au même Festival d’Aix-en-Provence en 2019.
Dans ce petit village sarde, Maria, née dans une famille trop pauvre, est confiée à Tzia Bonaria Urrai, une couturière âgée et mystérieusement respectée. Maria est ainsi ce que l’on appelle là-bas « une enfant de l’âme ». Peu à peu, elle va s’interroger sur les activités parallèles de Tzia et finira par découvrir la réalité de sa « mission ». Bouleversée, elle quitte le village pour aller s’installer dans le nord de l’Italie. Quelques années plus tard, elle est rappelée au chevet de Tzia Bonaria mourante. C’est alors qu’elle va accepter d’assumer à son tour le geste de Tzia.
La transcription lyrique de ce récit nous vaut un opéra d’émotions délicates.
La partition de Filidei nous installe en Sardaigne par certaines de ses sonorités – des cloches de vaches par exemple -, par des références aux chants populaires de là-bas, par des sons renvoyant à la nature. Mais elle joue également son rôle dans le développement et les atmosphères du récit, grâce notamment à un travail remarquable de percussions multiples qui scandent et soulignent les propos ; grâce encore à des épisodes plus typiques des partitions lyriques traditionnelles. Grâce aussi à un jeu sur les interférences sonores des langues, l’italienne et la sarde dialectale (que Filidei a pu restituer grâce à sa collaboration avec Manuele Mureddu, une spécialiste de cette langue). Cette partition-là est donc tout aussi immédiate que raffinée et subtile. Elle est convaincante et dramaturgiquement pertinente. Lucie Leguay et des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon l’accomplissent.
Mais ce qui nous immerge immédiatement dans cette œuvre, c’est la mise en scène de Valentina Carrasco et la scénographie qu’elle a conçue et concrétisée avec Mariangela Mazzeo : trois immenses métiers à tisser, aux fils nombreux, dressés verticalement au fond du plateau. Des fils qui sont aussi ces fils de vie, et donc de mort, que des figurantes-Parques coupent. Il y a également les tables et les chaises d’un atelier de boulangerie, d’un atelier de couture ; il y a l’eau, le vin et le pain. Il y a des rangées de vignes qui descendent sur le plateau. Il y a ces « vieilles femmes sardes », il y a Maria toute petite fille, Maria adolescente, Maria adulte, et encore le surgissement des figures masquées de mort.
Et c’est ainsi que peu à peu, au-delà du réalisme fantastique initial de l’évocation, nous basculons dans un univers de sensibilité humaine, d’interpellation tranquille, d’émotions partagées - et qui, également, renvoie à nos débats (conclus en Belgique et au Luxembourg, à conclure en France) à propos de « la fin de la vie ».
Mais la réussite de cette création est évidemment liée aux qualités conjuguées de ses interprètes : Noa Frenkel, si prépondérante Tzia ; Rachel Masclet, Maria en cheminement vers elle-même ; Lodovico Filippo Ravizza, douloureux estropié en quête de la délivrance que pourrait lui offrir l’accabadora ; et encore Hugo Brady, Victoire Bunel et Francesco Leone.
Stéphane Gilbart
Aix-en-Provence, le 7 juillet 2026
Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez
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