Une flûte désenchantée, un concept qui s’essouffle : La Flûte enchantée de Wolfgang Amadeus Mozart au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence
Comme le plus souvent dans ces cas-là, ça commence bien : Clément Cogitore, qui est aussi vidéaste, nous plonge dans des images de guerre, immeubles détruits, populations errantes hagardes. Et surtout, des images d’enfants, dépenaillés, pieds nus, affamés ou cigarette fanfaronnement au bec. Des images datées d’une autre époque, mais en fait de toutes les époques… dont la nôtre, évidemment, tristement.
Et sur le plateau, ce sont de jeunes enfants vêtus à l’identique des images qui apparaissent. L’attention va être focalisée sur deux d’entre eux. On comprend tout de suite l’idée sous-jacente : si d’habitude, La Flûte enchantée de Mozart nous fait suivre le parcours de deux jeunes êtres en devenir, cette fois-ci, on remonte aux sources, à la petite enfance. C’est tout ce parcours d’initiation-là que nous allons revivre. Pourquoi pas. Notre actualité est faite d’images de la réalité traumatisante de ces petits bouts plongés dans un monde qui les nie, qui les écrase, qui les prive des possibilités d’un épanouissement, ou qui pourrait, par mimétisme, les amener à répéter les conflits destructeurs. Et l’on repense alors à Saint-Exupéry et à sa phrase sur ces êtres-là au cœur de la tourmente : « Mozart assassinés »
Mais, me direz-vous, ces enfants ne chantent pas ?
Eh bien non, dans leur ombre, on découvre deux solistes, les Pamina et Tamino du récit, qui donneront à entendre leurs airs.
Malheureusement, cette bonne idée atteint vite ses limites. Perpétuée à l’infini, elle n’ouvre pas sur de réels développements, elle raconte plus qu’elle ne donne à vivre. A certains moments d’ailleurs, on se rend compte que le metteur en scène est prisonnier de son concept ; manifestement, il ne sait plus comment animer le plateau, comment sortir de son dispositif.
D’autre part, ce qui fait la richesse, la pérennité de l’œuvre de Mozart, c’est la pluralité de ses lectures. Elle peut nous sensibiliser, nous émouvoir, nous amuser, nous instruire, nous interpeller grâce à tout ce qu’elle nous donne à découvrir, à ressentir, à vivre, à partager.
Je ne vais pas faire l’inventaire des séquences privées de leur magie ou de leur impact, mais cette fois, dans ce dispositif cadenassé, La Flûte devient monocorde. Plus rien n’en émerge de ce qui en fait le charme, sa polysémie et son « intérêt intergénérationnel ». Surtout que, et c’est révélateur, le plateau est toujours plongé dans la pénombre. Les « grands moments » qui font le succès de l’œuvre sont estompés ; les si belles séquences de doute, de douleur, d’émoi, de désarroi sont floutées.
Voilà d’ailleurs qui doit être frustrant pour les deux solistes, privés de leur jeu scénique, privés aussi de la stimulation qu’offre la « confrontation en direct » avec le public.
N’empêche, relégués ainsi dans l’ombre, ils convainquent. Celle qui m’a vraiment touché, c’est Ying Fang-Pamina. Son chant (puisque jeu il n’y a guère eu) de discrétion expressive et nuancée dit tant et tant de son personnage soumis à sa mère toxique, épris, inquiet, désespéré et présence nécessaire auprès de Tamino. Quant aux autres : Mauro Peter-Tamino, Sean Michael Plumb-Papageno, Brindley Sherratt-Sarastro, Edwin Crossley-Mercer-Sprecher, Alix Le Saux, Ashley Dixon et Adriana Bignagni Lesca-les trois Dames, Emma Feteke-Papagena, Rodolphe Briand-Monostatos, et Damien Pass, Jonghyun Park, ils sont les protagonistes bienvenus de ce conte dont on a attendu le déploiement des sens et des évocations. Une mention spéciale pour Sabine Devieilhe, Reine de la Nuit à la tendresse, une tendresse dévoyée, inattendue, et aux trois enfants, issus du Knabenchor der Chorakademie Dortmund. Une autre mention (au sens que l’on donne à ce mot au baccalauréat) aussi pour le Chœur de chambre de Namur, « toujours (bien) prêt » !
Dans la fosse, Leonardo Garcia-Alarcon dirige sa Cappella Mediterranea, un peu entravé sans doute dans ses désirs d’interprétation par ce qui (ne) se joue (pas) sur le plateau.
Mais reste un enchantement, essentiel, celui des notes de Mozart. Bonheur de cette ultime partition lyrique dans laquelle il est tout entier et que rien ni personne ne peut affecter.
Stéphane Gilbart
Aix-en-Provence, Théâtre de l'Archevéché, le 5 juillet 2026
Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez



