Dossier Espagne (V) : le compositeur Roberto Gerhard

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Né à Valls, en Catalogne, d'un père suisse et d'une mère alsacienne, Roberto Gerhard qui n'avait donc pas une goutte de sang ibérique dans les veines n'en devint pas moins le compositeur espagnol de loin le plus considérable entre Manuel de Falla et les grands aînés de la musique actuelle d'outre-Pyrénées, Cristobal Halffter et Luis de Pablo. Et c'est peut-être le plus obscur, le plus méconnu des très grands compositeurs de sa génération dans le monde, pour des raisons d'ailleurs explicables. 

Il se forma dans la plus pure tradition nationale, auprès de Granados pour le piano et de Felipe Pedrell, le père nourricier de toute la musique espagnole du XXe siècle, et également le maître de Manuel de Falla, pour la composition. Mais dès 1924, il devint l'élève d'Arnold Schoenberg à Vienne, puis à Berlin, et donc, de pair avec Hanns Eisler ou le Grec Nikos Skalkottas, l'un des plus brillants parmi ses disciples de la deuxième génération. Sa première oeuvre sérielle, un Quintette à vent, date de 1928. Rentré à Barcelone, Gerhard y fit venir son maître, lequel, au cours de son séjour en 1931-32, y composa le deuxième acte de Moïse et Aaron et y devint le père d'une fille à laquelle il donna le prénom spécifiquement catalan de Nuria, et qui devait épouser Luigi Nono. Quant à Gerhard, il occupa d'importantes fonctions à la Direction de la Musique de la Generalitat de la Catalogne républicaine, ce qui rendit son départ inévitable à la victoire de Franco. Il prit donc au début de 1939 le chemin d'un exil qui devait s'avérer définitif. Par bonheur, son ami, le musicologue Edward Dent, alors président de la S.I.M.C., lui trouva rapidement un poste d'enseignant à l'Université de Cambridge : il y demeura pendant plus de trente ans, jusqu'à sa mort survenue le 5 janvier 1970.

A son arrivée en Angleterre, il n'était guère l'auteur que d'une quinzaine d'oeuvres, en majorité dans la tradition nationale hispano-catalane, mais déjà élargie vers le sérialisme quant au langage. Beaucoup plus abondante (sa dernière oeuvre est l'opus 56, ceci sans compter une quarantaine de partitions fonctionnelles et "alimentaires" destinées au théâtre, au cinéma, à la télévision ou à la radio), sa production d'exil, bien que témoignant d'une évolution de style progressive, peut se scinder en deux grandes étapes. La première, jusque vers 1950, poursuit dans la veine hispanisante, mais avec une verve truculente, une verdeur de langage et une originalité sans pareilles depuis Falla, avec trois Ballets (Alegrias, Don Quixote, Pandora), un très beau Concerto pour Violon et son unique Opéra, dont le titre et le sujet résument à eux seuls sa destinée d'exilé : The Duenna est une éblouissante comédie à sujet espagnol du grand dramaturge anglais du XVIIIe siècle Sheridan, qui avait d'ailleurs inspiré un peu plus tôt (et apparemment à l'insu de Gerhard) à Serge Prokofiev ses Fiançailles au Couvent. Cet opéra-bouffe espagnol sur un livret anglais d'un Catalan d'ascendance germanique devenu Anglais d'adoption, terminé en 1947, est une étincelante réussite, un chef-d'oeuvre, mais dont la création scénique, successivement à Madrid puis à Leeds, remonte à 1992 seulement : son auteur n'en entendit jamais qu'un concert radiophonique. 

Cependant, la stature réelle de Gerhard, celle d'un des grands créateurs du siècle, est définie par sa dernière période créatrice, qui s'ouvre de manière véritablement explosive avec la sensationnelle Première Symphonie, achevée en 1953. Soudain, Gerhard, adoptant sa propre technique sérielle, basée sur un usage étendu du principe de la permutation, devient un compositeur de la jeune avant-garde européenne, plus libre, plus audacieux, plus inspiré, en un mot, que la plupart de ses cadets de trente ans. C'est alors une floraison de chefs-d'oeuvre, avec trois autres Symphonies (dont la Troisième, Collages, est, dès 1960, l'une des premières oeuvres "mixtes" pour bande et grand orchestre), avec d'autres grandes pages orchestrales comme le Concerto pour Orchestre ou Epithalamion, avec une admirable musique de chambre comprenant notamment deux splendides Quatuors à cordes et des pièces d'ensembles comme le Nonette, le Concert à 8, Hymnody et les trois pièces "astrologiques" Gemini, Libra, et Leo, sa dernière oeuvre achevée, avec, encore, une puissante Cantate dramatique d'après La Peste d'Albert Camus.

Gerhard mourut alors qu'il terminait une refonte totale de sa Deuxième Symphonie et qu'une Cinquième entrait sur le chantier.

Cette musique de la maturité de Gerhard, toujours d'une difficulté technique transcendante, conséquence d'une écriture d'une éblouissante virtuosité, témoigne d'une couleur, d'une verve et d'une imagination sonore hors du commun : toute la rigueur schoenbergienne, mais soulevée par un tempérament latin volcanique, et brillant des mille feux de la lumière méditerranéenne.

Gerhard, évidemment ignoré par l'Espagne de Franco, connut à la fin de sa vie une réelle notoriété outre-Manche, où sa musique fut enregistrée. mais elle semble l'avoir assez oublié par la suite. Preuve en soit une assez importante discographie en LP, dont  une petite partie est actuellement disponible grace au label Lyrita. Si le reste du monde, et notamment les pays de langue française, continue à l'ignorer, l'Espagne commence enfin à lui accorder la place à laquelle il a droit : sa discographie récente, en pleine expansion, est presque entièrement d'origine ibérique, et le label Valois-Auvidis, désormais propriété de Naïve, avait initié l'enregistrement intégral de sa musique d'orchestre avec le Symphonique de Ténérife. Le label Chandos avait poursuivi en temps l'aventure exploratoire en proposant en première mondiale son opéra La Dueña. La découverte de Roberto Gerhard est certes l'une des plus passionnantes qui attende le mélomane ouvert et curieux.

Rédaction : Harry Halbreich. Coordination Bernadette Beyne.

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