Francis Poulenc : la fraîcheur et le feu

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"Unis la Fraîcheur et le Feu" disait Eluard à Poulenc, qui fit de ce titre un merveilleux petit cycle de mélodies. Fraîcheur d'un charme mélodique désarmant, Feu d'une inspiration ardente, revivifiée par la Foi. Cette union improbable et pourtant si naturelle a garanti le succès du musicien, de son temps à nos jours. Analyse d'une popularité sans faille, d'une éternelle jeunesse, au travers de ses plus grandes œuvres.

 "En Poulenc, il y a du moine et du voyou" disait Claude Rostand. Et, plus récemment, Stéphane Friédérich titrait  : "Francis Poulenc : la gravité du pince-sans-rire". A la lecture du catalogue de l'œuvre, cette alternance frappe en effet tout de suite. Il ne s'agit cependant pas d'empreinte commune, de tragi-comédie, de mélange shakespearien des genres, mais plutôt d'une évolution parallèle, faisant concourir constamment pages légères et pages profondes, poèmes enjoués et motets vibrants, ballets érotiques et cantates douloureuses. Dichotomie étrange, qui jamais n'embarrassa le Maître, conscient de ses deux penchants, et les réunissant joyeusement, pour le plus grand bonheur des mélomanes. Et Denise Duval pourra chanter tour à tour Les Mamelles de Tirésias et Dialogues des Carmélites sans aucune angoisse métaphysique.

Chez Poulenc, il n'y a pas de "périodes", au grand dam des critiques qui aiment classer, répertorier, scinder. Il a trouvé son style tout seul, apparu comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter. Par une feinte indifférence, l'inspiration "voyou" côtoiera l'inspiration "moine", avec une recrudescence de celle-ci à partir de 1936, lors de la conversion du compositeur. 

La Fraîcheur du Voyou

Né et mort à Paris (1899-1963), Poulenc est le plus Français des musiciens français, descendant direct de Couperin, Chabrier (à qui il consacra un livre délicieux) ou Debussy. Il aimait la vie brillante des salons de la capitale, le café-concert, la gouaille et l'esprit titi, et n'était jamais aussi heureux qu'en joyeuse compagnie. Colette n'a-t-elle pas écrit : "Regardez Poulenc, sont-ce là les traits d'un buveur d'eau  ?". C'était son aspect le plus immédiat, celui qui dès la Rhapsodie nègre de 1917, puis les Trois mouvements perpétuels pour piano et le cycle Le Bestiaire d'après Apollinaire, lui ouvrit toutes grandes les portes du succès. C'est lui aussi qui en fera la figure de proue de l'éphémère "Groupe des Six" dont le seul véritable manifeste fut la comédie-bouffe Les Mariés de la Tour Eiffel en 1921. En quoi tient-il exactement ? L'insolence du propos tout d'abord, réaction aux épreuves de la Grande Guerre sans doute, mais aussi pérennité de l'esprit gavroche français, titillé par la muse surréaliste de Jean Cocteau, père spirituel du Groupe, et par le retour à la simplicité mélodique prôné par Erik Satie. Les textes drolatiques ou abscons d'Apollinaire en étaient un vecteur voyant. On se moquait de tout, on fuyait surtout tout flou, qu'il soit issu d'un impressionnisme mal compris ou de l'emphase wagnérienne. C'était l'époque de Diaghilev, de Stravinski et de Prokofiev. D'où la concision des motifs, les timbres acidulés, le refus absolu de tout "message". Le romantisme était fini. Cette ambiance se retrouve parfaitement dans la série des petites Sonates pour vents, dans le Trio, dans les Airs chantés, les Chansons gaillardes, le Bal masqué, ou ce curieux Gendarme incompris, redécouvert récemment. 

Mais Poulenc élargit petit à petit sa muse et se tourne vers un monde qu'il affectionne tout particulièrement, celui des siècles classiques et de leur univers pastoral. Les œuvres prendront de l'ampleur, le compositeur aborde les grandes formes. Viendra le temps de pages restées célèbres et constamment jouées : Les Biches, premièrement, ballet créé par les Ballets Russes en 1924, adorable bijou frivole et hédoniste. Il continuera dans cette voie avec Aubade, "concerto chorégraphique" pour piano et dix-huit instruments, l'un de ses chefs-d'œuvre les plus réussis. L'adagietto des Biches ou le Rondeau et l'andante d'Aubade sont des exemples typiques de l'écriture "charmeuse" de Poulenc, qui procède directement de la simplicité mozartienne. Tout comme le Larghetto du Concerto pour deux pianos ou l'ensemble cristallin que forme le parfait Concert champêtre, écrit pour la claveciniste Wanda Landowska. Le concerto, manifestement, l'attirera beaucoup. Celui pour piano, plus tardif (1945), reste le "vilain petit canard" de la série, par son côté un peu disparate peut-être, mais son thème initial ("indicatif" des retransmissions du Concours International Reine Elisabeth de Belgique" sur les antennes de la RTBF) est l'un de ces exemples encore de l'inspiration mélodique désarmante de Poulenc. Quant au Concerto pour orgue, beaucoup plus connu et interprété, il fera le lien entre le "voyou" et le "moine", tout comme le ballet Les Animaux modèles, œuvres soudainement empreintes d'une gravité nouvelle. Nous en reparlerons. 

Le piano et la mélodie parcourent toute la carrière du compositeur. Excellent pianiste, Poulenc composait au clavier, contrairement à son ami Milhaud qu'il admirait pour cela. On a pu dire que malgré son grand talent pour l'instrument, Poulenc n'avait pas laissé d'immortels chefs-d'œuvre pour le roi des instruments, un peu à l'instar du grand aîné, Camille Saint-Saëns. Si pour ce dernier, l'observation est juste, elle n'est pas aussi pertinente pour l'auteur d'aussi jolies pages que la Suite en ut, de 1920, les deux Novelettes, les importantes Trois pièces, ainsi que quelques ravissants Intermezzi. Et le Premier nocturne enchantera toujours les auditeurs le plus rétifs…Quant à la Suite française de 1935, partiellement orchestrée, elle constitue un élément essentiel du répertoire de tout pianiste français, qui s'assurera un succès certain en la jouant, en y ajoutant Française en bis. La production discographique actuelle recense d'ailleurs constamment des pièces pour piano de Poulenc, en intégrale ou non, ce qui réfutera l'opinion que des esprits grincheux pourraient avoir vis-à-vis de cette partie si importante de son œuvre. 

Autre pan capital de son inspiration "fraîcheur" : les mélodies. Ce genre le suivra tout au long de sa vie, et Poulenc reste l'un des maîtres absolus de la "mélodie", ce pendant français du lied, conquérant de haute lutte sa place aux côtés de Gounod, Saint-Saëns, Duparc, Debussy et Fauré. Des cocasses Cocardes de 1919 à l'elliptique Courte Paille d'après Maurice Carême de 1960, la mélodie n'a cessé de l'accompagner, et de l'inspirer de plus haute façon. Apollinaire et Eluard furent ses poètes favoris : très respectueux du texte, Poulenc, en les mettant en musique, contribuera à doter la musique française de joyaux infiniment raffinés, précieux quelquefois mais toujours parfaitement ciselés. L'épanchement mélodique se déroulera au piano qui, souvent, chante indépendamment du soliste. Calligrammes ou Tel jour telle nuit, à cet égard, sont des modèles difficiles à égaler. Notons ici, toujours pour le petit côté "voyou", un cycle très mignon, les Quatre chansons pour enfants de 1935, qui comporte deux très amusantes piécettes : Nous voulons une petite sœur et La tragique histoire du petit René.

Les Animaux modèles et le Concerto pour orgue nous ont amenés vers ce second pan de la personnalité double de Francis Poulenc, ce "Moine" qu'il est temps à présent de découvrir. 

Le Feu du Moine

En août 1936, à trente-six ans, meurt en Hongrie, dans un brutal accident de voiture, le jeune compositeur Pierre-Octave Ferroud. Ce décès subit marquera Poulenc qui avait rencontré Ferroud par deux fois à Salzbourg et l'appréciait grandement. Se trouvant à ce moment à Uzerche, en Corrèze, il eut l'envie subite de se rendre à Rocamadour (Lot), très ancien et voisin lieu de pèlerinage marial, en compagnie de son ami, le baryton Pierre Bernac, et Yvonne Gouverné, chef de chœurs réputée. Et c'est là qu'eut lieu cette mystérieuse rencontre entre Dieu et Poulenc, qui devait bouleverser sa vie privée. "Nous sommes entrés tous les trois dans une chapelle silencieuse où se trouve la statue de la Vierge Noire ; rien ne s'est passé en apparence et pourtant tout était changé dans la vie spirituelle de Poulenc" (souvenirs d'Yvonne Gouverné). Immédiatement, Poulenc écrit les Litanies à la Vierge Noire, puis, coup sur coup, une Messe et les Quatre Motets pour un Temps de Pénitence, trois œuvres admirables. 

Issu d'une famille catholique bourgeoise mais plutôt indifférente à la religion, Poulenc renoue soudainement avec une foi enfouie… Sans rien renier de son passé de "voyou", il verra à présent se développer un aspect nouvellement découvert de sa personnalité, aspect profondément spirituel, qui l'accompagnera "usque ad finem". Citons un instant Jean Roy, l'un de ses meilleurs biographes : "Mais comment un musicien doit-il prier ? En faisant de la musique, de la bonne, de la belle musique. L'art de Poulenc entre en religion sans faire vœu de pauvreté, sans renoncer à ce qui charme et séduit." 

Cette "révélation" religieuse ne modifiera pas l'inspiration musicale de Poulenc mais l'innervera, la transfigurera. C'est en ce sens que l'on pourrait le comparer au cher "Jongleur de Notre-Dame" de Massenet, qui, naïvement, offre ses talents à la Vierge et se trouvera pardonné de son passé frivole, sans devoir le renier. Il sera l'auteur de trois grands monuments : le Gloria, le Stabat mater, et les Sept Repons des Ténèbres. "J'ai là, je crois, trois bonnes œuvres religieuses. Puissent-elles m'épargner quelques jours de purgatoire, si j'évite de justesse l'enfer". Il dira aussi : "J'ai la foi du charbonnier". N'épiloguons pas sur ce domaine secret entre tous qu'est le sentiment religieux. Mais regardons la production du musicien depuis cette fameuse année 1936. Car elle semble en effet s'amplifier et donner lieu à des œuvres de plus en plus parfaites et radieuses, probablement de par cette perception soudaine et si personnelle du sacré révélé.

Les années de guerre, qui suivent la conversion du musicien, seront fertiles en tous genres. Deux sonates (violon, et violoncelle), les Banalités et les célèbres Fiançailles pour rire, la bien charmante Histoire de Babar, deux superbes chœurs a capella (Figure Humaine, un des plus hauts sommets de sa production, sur texte d'Eluard, et Un soir de neige) et… Les Mamelles de Tirésias, génial opéra-bouffe d'après son cher Apollinaire. Oublié pour un temps le moine, revoici le voyou, qui s'éclate sur un texte totalement fou. Voilà Poulenc héritier de Satie et compositeur surréaliste ! Sa modernité suscite encore l'hilarité de nos jours, ce qui prouve l'universalité de son inspiration. Inspiration qui paraît inonder notre musicien dans ces années fécondes : voici venir la méconnue Sinfonietta, beaucoup moins secondaire qu'on ne le croit, les cycles de mélodies La Fraîcheur et le Feu, qui inspira notre titre, et le si subtil Le Travail du Peintre, la fort belle Sonate pour deux pianos, et, enfin, sommet absolu, Dialogues des Carmélites, opéra d'après Bernanos, créé en 1957 à la Scala de Milan. Apothéose du volet "moine", cet opéra poignant sera salué universellement par le public, qui y verra l'un des derniers ouvrage lyriques de l'Histoire, conjointement avec Turandot, Wozzeck, ou The Rake's Progress (on pourrait y ajouter les opéras de Janacek ou de Britten). Les Dialogues restent en effet une tentative d'opéra contemporain, basé sur un livret aussi dramatiquement que spirituellement gratifiant, qui peut toucher tout le monde, car tout le monde reste inquiet. Inquiet de la Mort qui rarement aura été décrite d'aussi près. Nourri de la Foi retrouvée, Poulenc livre ici un chef-d'œuvre absolu et indémodable. Triomphe du Moine ? Certes, mais triomphe d'un musicien surtout, qui, en pleine possession de ses moyens, a délivré à la postérité son "magnum opus". Et la mort de la Prieure tout comme la saisissante hécatombe finale sur l'échafaud interpelleront toujours les spectateurs/auditeurs, simples humains fascinés par la grandeur profonde de cette épopée, si humainement révolutionnaire.

Ces dernières années verront Poulenc se surpasser. Il nous quittera sur une accumulation d'œuvres sublimes dont nous détacherons les trois dernières : Improvisations pour piano, la courte mais extraordinaire scène dramatique La Voix humaine, le brillant Gloria, et, surtout, les dernières sonates (flûte, hautbois et clarinette) qui, comme celles de Debussy ou de Saint-Saëns, terminent la carrière de Poulenc en beauté crépusculaire, réunissant jovialité, tendresse, et profondeur, cernant l'essentiel en un ultime sursaut.

Son temps a été charmé par son audace, sa gaieté, son insolence, puis fut surpris et ému par ses œuvres ultérieures, unissant la séduction initiale à une gravité accessible. C'est là tout le secret de la musique de Poulenc. Toujours il a su concilier ses propres exigences à celles du public. Héritier d'une tradition acceptée et inventeur d'un style inné, baignant dans une atmosphère artistique unique (Diaghilev, Satie, Cocteau, Stravinski, Prokofiev, Milhaud, Auric), Poulenc n'a connu aucune éclipse. Célébré de son vivant, il a été joué et fêté par les plus grands. Sa mort n'interrompit pas son succès, et sa popularité grandira constamment. Auprès des instrumentistes, à qui il confia de merveilleuses pages (particulièrement pour le piano et pour les vents), auprès des chanteurs, pour qui ses mélodies sont une inépuisable manne, auprès des mélomanes enfin, qui voient déferler les CD consacrés à sa musique, pour leur plus grand bonheur. La cause de cette popularité immense ? Nous croyons l'avoir démontrée. Une inspiration mélodique évidente, parlant à tous sans être pour cela "facile" (ce en quoi il rejoint son vieil ami Prokofiev), un langage profondément diatonique, quoique flirtant parfois avec la dissonance, mais qui n'effarouchera que les affolés du sérialisme, et, surtout, une sincérité immense. C'est là, probablement, la clef de sa constante pérennité, de l'absence totale de purgatoire (qu'ont connu Milhaud et Honegger, eux), du plaisir qu'aujourd'hui encore il procure à tant d'hommes et de femmes sensibles. Non, finalement, il n'y a pas de secret, mais bien miracle, celui de la toute simple sincérité musicale, celle, aussi, que sut trouver Mozart.

 Bruno Peeters

Crédits photographiques : Poulenc en 1922 /  Joseph Rosmand

Six, ils sont six !

 

 

 

 

 

 

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