Franco Donatoni, un moderniste trop oublié
Premier volet de notre série d'été consacrée aux compositeurs et compositrices du XX ᵉ siècle que l'histoire officielle n'a pas retenus.
Il y a des compositeurs dont on croise le nom dans les programmes de festivals de musique contemporaine, dans les mémoires de conservatoire, dans les remerciements d'autres compositeurs — mais dont l'œuvre elle-même semble ne jamais vraiment arriver jusqu'à nous. Franco Donatoni (1927-2000) est l'un d'eux. Cent quatre-vingts œuvres environ, une longue carrière d'enseignement qui a formé la quasi-totalité de la modernité italienne active aujourd'hui, une réputation d'artisan absolu du son parmi ses pairs — et pourtant, sur les grandes scènes symphoniques, un silence à peu près complet.
Un parcours italien
Né à Vérone en 1927, formé à Milan puis à Bologne, Donatoni traverse toutes les étapes de la modernité italienne d'après-guerre. Il découvre le sérialisme à Darmstadt à la fin des années 1950, au contact de Boulez, Maderna, Stockhausen. Il flirte avec l'aléatoire cageien dans les années 1960. Puis, à la fin des années 1970, il connaît une crise personnelle profonde — dépression sévère, hospitalisations — dont il ressort avec une écriture entièrement neuve. À partir de Spiri en 1977, il invente une manière de composer qu'il appelle lui-même le « code » : un matériau initial soumis à des opérations rigoureuses qui déploient l'œuvre selon sa propre logique interne. Ce n'est ni tout à fait du sérialisme, ni tout à fait du minimalisme, ni tout à fait du spectralisme. C'est un langage singulier, dense, nerveux, souvent traversé d'une énergie rythmique proche du jazz, et immédiatement reconnaissable dès qu'on en entend quelques mesures.
De cette période tardive datent ses œuvres les plus jouées : Hot pour saxophone et six instruments (1989), les Refrain pour ensemble (1986, 1991), Duo pour Bruno en hommage à Maderna (1994-1995), la vaste pièce orchestrale ESA (In cauda V) commandée par Karajan et créée par Ozawa après la mort du chef (1994).
Un maître discret
Ce qui rend le silence relatif autour de son nom d'autant plus étrange, c'est le rôle central qu'il a joué comme pédagogue. À l'Accademia Chigiana de Sienne, où il enseigne des étés durant, comme au Conservatoire de Milan, Donatoni forme une génération entière de compositeurs italiens : Ivan Fedele, Marco Stroppa, Alessandro Solbiati, Luca Francesconi, Francesco Filidei — pratiquement toute la modernité italienne contemporaine active aujourd'hui a passé par ses classes. Ses anciens élèves parlent tous d'un enseignement d'une exigence rare, sans dogme théorique attaché, entièrement centré sur l'écoute et la technique.
Pourquoi cet oubli ?
Plusieurs raisons se combinent, et elles disent quelque chose de la manière dont l'histoire de la musique retient ou oublie ses figures.
D'abord, Donatoni refusait la posture du compositeur-idéologue. Sa musique est technique, artisanale, presque sans discours théorique. Il écrivait peu, et ce qu'il écrivait était volontairement opaque. Or la modernité, pour être canonisée, a besoin de textes qui l'accompagnent : Boulez avait Penser la musique aujourd'hui, Nono avait ses écrits politiques, Stockhausen ses conférences. Donatoni n'a rien laissé qui puisse servir de mode d'emploi.
Ensuite, sa musique refuse à la fois la lisibilité expressive et la radicalité affichée. Elle n'émeut pas au sens conventionnel, elle ne choque pas non plus. Elle est dense — le mot revient dans toutes les analyses — d'une densité qui exige une écoute active et qui ne récompense pas cette écoute par un choc esthétique clair. C'est un profil très mauvais pour la mémoire médiatique, qui a besoin de récits, d'émotions ou de scandales.
Il y a aussi l'absence d'un chef d'orchestre-défenseur. Ligeti avait Boulez, puis Salonen. Xenakis avait Constantinos Simonovic et Arturo Tamayo. Nono avait Abbado, qui n'a jamais cessé de le porter sur les grandes scènes. Personne, dans le grand circuit international, n'a fait de Donatoni sa cause avec la même constance. Sandro Gorli à Milan avec le Divertimento Ensemble, plus récemment Marco Angius ou Emilio Pomàrico, ont porté son œuvre avec engagement, mais depuis un réseau spécialisé qui ne franchit pas la barrière des grandes maisons symphoniques.
Enfin, il y a eu Nono et Berio. La génération italienne d'après-guerre a été mémorisée à travers deux figures qui absorbaient tout l'espace narratif disponible : Nono pour la radicalité politique, Berio pour la sophistication éclectique. Donatoni, plus austère que Berio, moins politique que Nono, n'a pas trouvé sa case dans le récit dominant. C'est ce qui arrive aux « troisièmes » d'une génération dominée par deux figures antagonistes : le troisième est écrasé par le duel qui organise la lecture d'ensemble.
Par où entrer
Pour découvrir Donatoni sans passer par les grands formats, trois pièces peuvent servir d'entrée. Hot (1989) d'abord, quinze minutes pour saxophone et six instruments, écriture nerveuse et rythmique, portée par plusieurs enregistrements de référence dont celui de Marcus Weiss avec l'Ensemble Modern chez Deutsche Grammophon. Refrain II (1991) ensuite, huit instruments, exemple limpide de l'écriture générative dans un dispositif chambriste (Ensemble Recherche, Kairos). Et pour saisir l'ampleur orchestrale, ESA (In cauda V) dans la version Ozawa / Berliner Philharmoniker, disponible dans la compilation Karajan Foundation chez DGG.
La discographie reste éparse — Stradivarius, Col Legno et Kairos ont fait l'essentiel du travail — mais elle existe. Il faut juste chercher un peu.
Et c'est peut-être là, au fond, le vrai enjeu de cette série : rappeler que la modernité musicale du XX ᵉ siècle est infiniment plus vaste que ce que la mémoire officielle en a retenu, et qu'il suffit parfois d'un article pour rouvrir un chemin d'écoute.
Prochain volet : Lepo Sumera, ou l'ombre portée d'Arvo Pärt.
Crédits photographiques : Franco Donatoni, photographie d'Egon Schrøder, Creative Commons Attribution (Wikimedia Commons).



