Roboratif récital de transcriptions, à l’orgue du Musikverein de Vienne

par

Gold. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Robert Schumann (1810-1856), Georges Bizet (1838-1875), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Anton Bruckner (1824-1896), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Louis James Alfred Lefébure-Wély (1817-1869), Johann Strauss (1825-1899). Lukas Hasler, orgue du Musikverein de Vienne. Livret en anglais. Juillet 2025. 63’50’’. Pentatone PTC 5187 508

Le jeune organiste autrichien découvrit voilà cinq ans l’extension pour deux pianos du K. 283 de Mozart, réalisée par Edvard Grieg, et l’arrangea pour son instrument. Il s’enticha dès lors de l’univers de la transcription. Cet album est l’écho de cette dilection, et s’est choisi pour tribune un alambic de luxe : le vaste Rieger de la salle dorée du prestigieux Musikverein. On ne cherchera pas plus loin la signification du titre Gold accolé à ce CD. Affichant un portrait aux allures de gendre idéal, la pochette se veut avenante, et le contenu ne déçoit pas, ou si peu.

Un programme d’obédience romantique et symphonique, accordant une large place à la lignée austro-allemande. Mais pas que. L’anthologie démarre par l’élan festif de la Sinfonia de la cantate 29 de Bach, revue par Marcel Dupré. Une réjouissance que prolonge l’Ouverture de Carmen, amorce d’un pot-pourri de l’opéra, signé par Edwin Lemare. Les juvéniles fifreries de la garde montante, la Habanera, les scènes de la lettre, du toast, la rengaine du toréador sont au rendez-vous de ce stimulant patchwork. Cette Espagne fantasmée trouvera un autre exutoire dans le fringant Boléro de Lefébure-Wély, en plage 10.

La brillante théâtralité de Bizet est toutefois encadrée par deux visages plus intimes : une Romance de Schumann qui reçoit son baptême aux tuyaux, et l’ondoyant Andante sostenuto de la Sonate « au clair de lune ». Le tableau nocturne est lesté par un tempo d’éternité et une ambiance funèbre qui rappellent le masque mortuaire de Beethoven. Un peu pesant et surexposé ? Comme Virgile Monin à Vouvant, le florilège accueille le Prélude en sol mineur de Rachmaninov, et articule avec beaucoup d’art ses transports héroïques (tempo majestueux, staccato, retards calculés…).

Le répertoire pianistique prête encore la Sonate en sol majeur du Salzbourgeois élargie par le Norvégien. Sur l’opulent Rieger, les charmes de l’original s’alourdissent à la Biedermeier : une petite console de Carinthie en traduirait certainement mieux la lettre et l’esprit. Même si Lukas Hasler fait ce qu’il faut, ce qu’il peut pour fluidifier l’essor du finale : ce Presto s’ébat comme un carrousel à flonflons.

On ne goûtera pas que des pièces de genre, puisque s’invite la grande forme symphonique, avec un compositeur qui est chez lui dans le temple viennois : Anton Bruckner, dont on entend le Scherzo de sa Nullte, mise sous le boisseau jusqu’à une création posthume en 1924. L’entrain et l’envergure de cette page arrangée par Erwin Horn sont superbement servis et constituent le sommet du disque. L’interprète mériterait de nous offrir un opus intégral du Maître de Sankt Florian, qu’il clarifie avec une rare lucidité structurelle et avec lequel il semble partager une affinité pour le grandiose.

En pareil lieu, cette Goldener Saal hôte des traditionnels Concerts du Nouvel An internationalement applaudis : pourrait-on se quitter autrement qu’avec le roi de la valse ? Imaginé par le virtuose canadien Marc-André Hamelin, Vienna calling convoque des échos du Beau Danube Bleu et de la Gran Vals de Francisco Tárrega (empruntée par une célèbre sonnerie de téléphone…), –concluant avec humour ce récital roboratif.

Des registrations parfois épaisses et une captation qui ne fait pas dans la dentelle sont le seul revers de ce parcours où du moins l’on ne s’ennuie jamais. Plus gourmand que gourmet, plutôt part du lion que part des anges. Aux commandes d’une telle machine, difficile d’écrémer la sauce, de raffiner les émulsions. Pour Mozart, Beethoven et Schumann, le tamis manque à la recette. On s’en consolera avec Bach, Bizet et Rachmaninov qui font bouillir la marmite. Avec ces trois-là, panache et charisme auront désamorcé toute réticence, au point qu’il faudrait être bien bégueule pour résister au contagieux enthousiasme que Lukas Hasler diffuse en abondance.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 7,5 – Répertoire & Interprétation : 7 à 10

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