Hephzibah Menuhin, une musicienne incomparable et une femme admirable

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Hephzibah Menuhin : Homage. Wolfgang Amadeus Mozart (1956-1791) : Sonates pour violon et piano K. 376 et 526 ; Concertos pour piano n°10 (avec Jeremy Menuhin et l’Orchestre de Provence Côte d’Azur dirigé par Philippe Bender), 12 (avec l’Orchestre de Chambre de Moscou dirigé par Rudolf Barchaï), 14 et 19 ; Sonate pour deux pianos K. 448 (avec Louis Kentner) ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Sonate pour violon et clavier BWV 1016 ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour violon et piano Nᵒˢ̊ 3 et 7 ; Sonate pour piano No 31 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Liebeslieder-Walzer, Op. 52 (avec April Cantelo, Janet Baker, Richard Lewis, Donald Bell et Louis Kentner) ; Sonate pour violon et piano N° 1 ; les deux Sonates pour clarinette et piano (avec George Pieterson) ; Concerto pour piano N° 1 (avec le Victoria Symphony Orchestra dirigé par Fernando Previtali) ; Robert Schumann (1810-1856) : Sonate pour violon et piano N° 2 ; Franz Schubert (1797-1828) : Rondeau brillant ; Quintette « La truite » (avec les membres du Quatuor Amadeus et James Edward Merret) ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Le Carnaval des Animaux (avec Abbey Simon, Raymond Clark et le Philharmonia Orchestra dirigé par Efrem Kurtz) ; Béla Bartók (1881-1945) : Sonate pour violon et piano N° 1 ; Claude Debussy : Sonate pour violon et piano ; George Enesco (1881-1955) : Sonate pour violon et piano N° 3 ; Félix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour piano, violon et cordes ; Juan José Castro (1895-1968) : Concerto pour piano (avec le Victoria Symphony Orchestra dirigé par Juan José Castro). Yehudi Menuhin, violon ; Orchestre du Festival Menuhin dirigé par Yehudi Menuhin. 1933 à 1980. 10h15’43’’. Livret en français, en anglais et en allemand. 9 CD Warner 0190295270315 (+ 2 DVD, env. 5 heures)

Voilà un hommage qui s’imposait absolument, tant cette pianiste restait, pour le « grand public » dans lequel on peut inclure des mélomanes y compris assez avertis, dans l’ombre de son frère.

Quelques mots sur les impressions qui se dégagent de ce coffret, avant-même d’écouter toutes les merveilles qu’il contient. Tout d'abord, un long texte de Bruno Monsaingeon, maître d’œuvre de cette célébration, passionné et surtout passionnant. Quel parcours fantastique que celui d’Hephzibah Menuhin ! Si sa mère ne l’avait pas réfrénée dans sa carrière musicale, après un premier récital donné à l’âge de huit ans avec un programme digne des plus grands concertistes et au bout de quatre années de pratique instrumentale, elle aurait pu avoir le plus glorieux des destins artistiques. Elle n’en fut pas moins une musicienne des plus accomplies, et sut mettre ses tellement précieuses qualités humaines au service des plus humbles, des plus démunis, des plus marqués par la vie. Tout cela mériterait assurément un ouvrage en français le plus complet possible.

La présentation visuelle n’est pas en reste. S’il n’y a rien de luxueux dans cet objet, il est d’une très grande générosité, à l’image de celle qu’il honore : le texte, donc, mais aussi beaucoup de photos extrêmement touchantes, y compris sur chaque pochette de chacun des 9 CD et des 2 DVD, toutes différentes. Mais surtout, bien sûr, c’est le contenu, et l’interprétation de ces 15 heures de musique, qui nous bouleversent le plus. Parmi lesquelles une heure d’entretiens, seule, avec son frère ou avec ses frère et sœur, dans un français, un anglais et un allemand impeccables (elle parlait sept langues), qui sont de véritables leçons de vie, comme pourraient en donner les plus charismatiques bienfaiteurs de l’humanité.

On ne s’étonnera pas d’y trouver beaucoup d’enregistrements avec son frère, l’immense Yehudi Menuhin. Ils représentent largement plus de la moitié de cet hommage. Le plus souvent, bien sûr, il apparaît en tant que violoniste (Sonates BWV 1016 de Bach, K. 376 et 526 de Mozart, Nᵒˢ̊ 3 et 7 de Beethoven, N° 1 de Brahms, N° 2 de Schumann, N° 1 de Bartók, Debussy, N° 3 d’Enesco, Rondeau brillant de Schubert – sans compter, dans les DVD, la Sonate N° 10 de Beethoven, les Danses populaires roumaines de Bartók, le Trio N° 1 de Schubert, le Concert  de Chausson, ainsi que des extraits de la Sonate de Franck, des Nᵒˢ̊ 5 et 8 et du Trio « à l’Archiduc » de Beethoven). Dans le Concerto pour piano et violon de Mendelssohn, il est à la fois violoniste et chef d'orchestre. Et il arrive qu’il délaisse l’archet pour prendre la baguette, à chaque fois pour des concertos de Mozart (Nᵒˢ̊ 14 et 19, et, en DVD, pour trois pianos). Les autres noms qui reviennent plusieurs fois sont Jeremy Menuhin, fils de Yehudi, et Louis Kentner, qui se maria, quelques mois avant lui, avec la sœur de l’épouse de Yehudi ; c’est dire si la musique était affaire de famille. Et puis, bien sûr, Maurice Gendron, le fidèle partenaire du légendaire trio qui perdura un quart de siècle.

Cela commence par une interview (en français) donnée à la radio suisse dans les années 1970 : cinq minutes que tous les musiciens qui se laissent parfois envahir par le doute devraient écouter.

Puis ce sont presque vingt minutes de grâce miraculeuse, qui pourrait servir de référence à tous ceux qui, à quelque niveau que ce soit, pratiquent la musique de chambre : le tout premier enregistrement du frère et de la sœur, réalisé à Paris en 1933. Ils avaient alors dix-sept et treize ans, et ont choisi l’une des œuvres de Mozart les plus profondes et brillantes à la fois, la Sonate pour violon et piano en la majeur, K. 526. Leur écoute mutuelle, leur façon de se mettre en retrait pour laisser s’exprimer l’autre, tout en restant toujours aussi expressifs, leur sens du chant, leur virtuosité sans faille, sont confondantes.

Avec la Sonate pour violon et piano en fa majeur, K. 376 qui suit, ce sont malheureusement les seuls témoignages mozartiens de ce duo, dont on se plaît à imaginer les liens mystérieux qu’il pourrait avoir entretenu avec cet autre duo violon et piano d’enfants prodiges qu’étaient Wolfgang Amadeus et sa sœur aînée Maria Anna (surnommée Nannerl). Nous sommes cinq ans plus tard, à Londres, et l’œuvre est plus légère, dans le fameux style « galant ». Yehudi y est toujours aussi souverain, mais un peu plus volontaire et démonstratif. Hephzibah y est toujours aussi admirable d’évidence, de simplicité et d’expressivité.

Mais plutôt que de continuer de parcourir cette quinzaine d’heures de musique dans l’ardre des 9 CD et des 2 DVD, nous regrouperons les compositeurs qu’ils nous donnent l’occasion d’entendre. Restons donc avec Mozart.

En plus de ces deux sonates, le Mozart familial des Menuhin est représenté, dans cet hommage, par quatre concertos. En CD, d'abord dans les relativement peu joués Concertos pour piano Nᵒ 14 en mi bémol majeur et N° 19 en fa majeur, enregistrés à Londres en 1965, avec Yehudi, plein d’énergie et de détermination à la tête d’un Orchestre du Festival Menuhin pas toujours aussi idéalement équilibré et subtil qu’Hephzibah dans les mouvements extrêmes, mais qui lui offrent le support caressant lui permettant d’exprimer toute sa sensibilité poétique dans les mouvements lents. Et ensuite dans le Concerto (N° 10) pour deux pianos, lors d’un concert donné à Nice en 1976, avec son neveu (le fils de Yehudi) Jeremy Menuhin à ses côtés ; Bruno Monsaingeon note entre les deux solistes « un indubitable style de famille » ; quant à l’Orchestre de Provence Côte d’Azur, ici dirigé par Philippe Bender, il venait tout juste d’être créé, et laisse malheureusement entendre quelques faiblesses. Et enfin, en DVD, dans le Concerto (N° 7) pour trois pianos, une affaire exclusivement familiale puisque Yehudi, lors d’un concert donné au Royal Festival Hall de Londres en 1966 (pour son cinquantième anniversaire), dirige l’Orchestre Philharmonique de Londres, ses deux sœurs, Hephzibah et Yalta, et son fils Jeremy, alors âgé de quatorze ans ; l’unité qui s’en dégage est très émouvante, et c’est heureux que nous puissions le voir en même temps que l’entendre : même toucher, même jeu léger, même précision dans les articulations, mêmes gestes des solistes, sous l’autorité attentive du patriarche placé entre deux pianos à queue. Juste après ce concert, il y a sur le DVD un long et très émouvant entretien (en anglais) avec les trois frère et sœurs où l’on sent combien tout ce qu’ils ont vécu ensemble les a façonnés de la plus belle manière qui soit.

Il y a deux autres concertos de Mozart dans ce coffret. En CD, le Concerto pour piano N° 12 en la majeur avec un Orchestre de Chambre de Moscou dirigé par Rudolf Barchaï, espiègle et bondissant, toujours extrêmement attentif. La sonorité cristalline d’Hephzibah nous enchante, et si quelques trilles sont perfectibles (l’instrument utilisé dans ce concert donné à Moscou en 1962 pourrait du reste en être, au moins en partie, responsable, même si dans d’autres enregistrements on sent bien que les trilles ne sont pas sa spécialité, et qu’elle ne les réalise pas avec la même précision que son frère -on voit d'ailleurs dans les vidéos sa technique très particulière de les exécuter-, elle impressionne par la musicalité aboutie qu’elle met dans chaque note. Et en DVD, le Concerto pour piano N° 27 en si bémol majeur, filmé à la BBC de Londres en 1961. Le Royal Philharmonic Orchestra (exclusivement masculin) est excellent, et dans l’ensemble la direction de Rudolf Kempe est expressive et raffinée, mais le chef n’est toujours assez attentif envers la soliste. On ne la sent pas tout à fait à l’aise, et les passages où elle est seule sont bienvenus. Elle a du mal à imposer ses tempos, il est vrai assez extrêmes de lenteur dans le mouvement central, et de rapidité dans le finale. Elle finit même par se tromper (elle joue par cœur) et il y a quelques secondes de flottement où l’on se demande si les musiciens ne vont pas devoir s’arrêter. Son jeu n’en demeure pas moins d’une profondeur et d’une vivacité admirables.

Dernière œuvre de Mozart de cet hommage : la Sonate pour deux pianos en ré majeur, donnée en concert au Festival de Bath, en 1960, avec Louis Kentner. Nous y retrouvons les mêmes éminentes qualités des précédentes interprétations mozartiennes. Assurément, Hephzibah Menuhin avait un sens prodigieux de la musique de Mozart. Peut-être, justement, grâce à leur point commun d’avoir été des enfants prodiges (même si elle réfute le terme, au motif qu’elle n’a pas donné de concert entre huit et quatorze ans) ?

Il n’y a qu’une seule œuvre de Bach dans ce coffret : la Sonate pour violon et clavier N° 3 en mi majeur, enregistrée à Londres en 1938. D’une ferveur contenue, sans aucun effet extériorisé, pleine de vie, de sérieux et de bonne humeur mélangés, l’on se dit que le frère et la sœur ont su recréer l’état d’esprit qui devait régner dans la famille de Bach lors de leurs très fréquentes séances musicales.

Les enregistrements qui nous permettent d’entendre Hephzibah Menuhin seule sont malheureusement rares. S’il y en a plusieurs dans les DVD (Mendelssohn, Schubert et Chopin), il n’y en a qu’un seul dans les CD. Et ce n’est pas la première œuvre venue : pas moins que la Sonate N° 31, en la bémol majeur, l’avant-dernière de Beethoven, dont la pianiste réussit le tour de force de rendre poétique l’hallucinante modernité. Ici, tout est expressif, jamais brutal malgré les spectaculaires contrastes dynamiques voulus par le compositeur (et que l’interprète ne respecte du reste pas systématiquement à la lettre). Était-ce l’ambiance de l’UNESCO lors de ce concert parisien de 1976 ? Il se dégage de cette version une impression de bienveillance, presque de tendresse, inhabituelles dans cet Opus 110. Une toute petite réserve technique : il y a par moments comme un léger écho dans le canal gauche.

Beethoven est très bien représenté dans cet hommage. Dans les DVD, on y trouve le premier mouvement du Trio à l’Archiduc, filmé dans le chalet des Menuhin de Gstaad en 1970, avec Maurice Gendron au violoncelle ; ils sont en chemise, assis sur des chaises en paille, avec tout au plus une dizaine de spectateurs ! Et aussi deux finales de Sonates pour violon et piano : ceux de la Cinquième (dite « du Printemps »), et de la Huitième, captés dans un studio de la Rundfunk Berlin-Brandenburg en 1965 ; alors qu’ils ne se voient pas (Yehudi est derrière Hephzibah, et il ferme les yeux), on sent combien ils sont en communion. Entre ces deux extraits, un très intéressant entretien (en allemand), où l’on comprend à quel point ils étaient, l’un comme l’autre, des personnalités accomplies. Et enfin, pour en finir avec Beethoven en DVD, une œuvre complète : la Sonate pour violon et piano N° 10, en sol majeur, filmée pour l’émission de télévision Festival of Performing Arts en 1963. Ils jouent par cœur, avec une telle concentration que nous nous sentons happés par cette dernière sonate, pourtant la moins accessible des dix. Leur osmose, que ce soit sur le plan de la sonorité, du rythme ou des nuances, est saisissante. 

Mais nous n’en avons pas fini avec Beethoven, que nous retrouvons dans les CD, avec deux Sonates pour violon et piano. Tout d'abord la Septième, en ut mineur, enregistrée dans les studios d’Abbey Road en 1938, allègre, fière, avec un mouvement lent bouleversant d’ardeur intériorisée. Puis lors d’un concert donné en Australie où elle vivait depuis son mariage en 1940 ; cela faisait deux ans que le frère (qui s’était aussi marié, en même temps, avec la sœur du mari d’Hephzibah -ils finiront du reste tous deux par divorcer et par trouver leur véritable « âme-sœur ») et la sœur ne s’étaient pas vus. On imagine les attendrissantes retrouvailles... Ils jouaient la Troisième, en mi bémol majeur, d'une intensité exceptionnelle, jubilatoire et palpitante.

Au cours de ce même concert, il y avait la Sonate pour violon et piano N° 1, en sol majeur, de Brahms. Les Menuhin en donnent une lecture qui frappe par sa nostalgie, ce qui ne rend pas l’œuvre moins altière pour autant ; la hauteur de vue, de la part des deux interprètes, impressionne. Du même compositeur, nous trouvons aussi le seul témoignage de ce coffret où nous pouvons entendre Hephzibah Menuhin en duo avec un partenaire qui ne soit ni pianiste ni frère : les deux Sonates pour clarinette et piano, Op. 120, enregistrées en 1980 (moins d’un an avant sa mort et alors qu’elle se savait déjà gravement malade) avec George Pieterson, au parcours malheureusement bien chaotique, qui était alors le clarinettiste solo de l'Orchestre Royal du Concertgebouw d'Amsterdam. Le piano est puissant et les sonorités se marient idéalement. Cette splendide version nous permet de réaliser à quel point Hephzibah Menuhin était une partenaire formidable, et pas seulement pour son frère. On sent qu'elle a pris avec lui des habitudes d'écoute mutuelle qui, presque un demi-siècle après leur premier concert, sont toujours aussi exceptionnellement présentes. Mais attention, pas question pour elle de s'effacer. Elle sait aussi s’imposer, sans forcer.

Elle prouve sa force de caractère, toujours dans Brahms, avec le Concerto pour piano N° 1, en ré mineur donné en concert à Sydney en 1951. Le Victoria Symphony Orchestra n'est pas le meilleur dont on puisse rêver, Fernando Previtali n'est pas le chef le plus prestigieux qui soit (et son nom est davantage associé à l'opéra italien qu'à la musique symphonique allemande), et Hephzibah Menuhin ne s'y montre pas absolument infaillible ; mais ils y mettent tous tout leur cœur, et la soliste fait preuve d'un tempérament volcanique et rhapsodique inattendu qui justifie, en effet, d'avoir intégré cette prise malgré sa qualité technique « en dessous des standards habituels » de l'éditeur, selon ses propres termes.

Dernières pièces de Brahms de cet hommage, les Liebeslieder-Walzer Op. 52 où elle accompagne à quatre mains, avec Louis Kentner, le quatuor vocal constitué de April Cantelo, Janet Baker, Richard Lewis, Donald Bell, enregistré en concert au Festival de Bath de 1960. L’un des attraits de cette interprétation où tout est délicieux, délicat et délectable, est la réelle présence du piano.

Autre romantique allemand, Schumann et sa Sonate pour violon et piano N° 2, en ré mineur, gravée dans les studios d’Abbey Road en 1959. Les Menuhin n’exacerbent pas le côté tourmenté de l’œuvre. Ils ne l’éludent pas non plus, mais ils donnent l’impression de chercher à lui donner une dimension qui dépasse les états d’âme du créateur. C’est d’une générosité rare.

Et puis, il y a du Schubert... Et Hephzibah Menuhin y varie les formations : seule, en duo avec un autre piano, une flûte ou un violon, en trio, ou encore en quintette. Dans les CD, nous trouvons deux enregistrements réalisés dans les studios d’Abbey Road. Tout d'abord, en 1938, le Rondeau brillant en si mineur, brûlant et fougueux. Puis, vingt ans plus tard, le Quintette en la majeur, dit « La truite ». Hephzibah Menuhin est en compagnie des membres du légendaire Quatuor Amadeus et de James Edward Merret à la contrebasse. C’est une version épique où il faut bien dire que les partenaires de Norbert Brainin ont parfois un peu de mal à faire entendre leur voix derrière son violon souverain. La prise de son, il est vrai, ne les aide pas. Cette Truite ne frétille pas, légère et insouciante, dans un petit ru tranquille mais est confrontée à une vie captivante, riche en rebondissements.

Il y a aussi plusieurs Schubert dans les DVD. Filmé au Festival de Bath en 1964, un Trio N° 1 en si bémol majeur, racé, avec un Maurice Gendron d’une maîtrise instrumentale supérieure, qui semble vouloir prendre les choses en main... avec un succès relatif au début, Yehudi Menuhin semblant en effet un rien absent, plusieurs fois légèrement en retard (et avec pas mal de petits accidents techniques) et Hephzibah Menuhin paraissant presque effacée. Cette impression s’estompe par la suite, sans vraiment disparaître complètement. Une très relative déception, car la leçon de musique reste magistrale. 

Précédé d’une longue et intense interview par Bernard Gavoty en français, désarmante de franchise, de générosité et de sagesse, elle joue, en 1969 à la Maison de la Radio de Paris, Introduction et Variations pour flûte et piano, D. 802,avec Elaine Shafer ; d’une puissance dramatique très impressionnante, nous sommes frustrés de n’avoir que le début, d’autant que c’est, de manière aussi surprenante que regrettable, coupé brutalement. Nous la retrouvons, dans le chalet familial de Gstaad en 1970, dans les Huit Variations sur un Thème original, D. 813, à quatre mains avec son neveu Jeremy Menuhin, sous l’œil doublement attendri (mais attentif) du grand frère et père promu tourneur de page dans cette schubertiade virtuose et enlevée. Et c’est seule qu’elle aborde le dernier Schubert de ce coffret, filmé à la Maison de la Radio de Paris en 1968 : les Douze Valses nobles, D. 969 qu’elle joue en alternant le charme viennois (jamais superficiel) et la profondeur du tout dernier Schubert.

Elles sont précédées, filmées dans les mêmes conditions, par les Variations sérieuses, Op. 54 de Mendelssohn, dernier compositeur allemand dont il sera question ici. Hephzibah Menuhin les joue avec un sens de l’équilibre (des tessitures, des nuances, des vitesses, de la résonnance...) remarquable. En CD, il y a également le Concerto pour piano, violon et cordes en ré mineur, enregistré dans les studios d’Abbey Road en 1977, avec son frère qui dirige du violon l’Orchestre du Festival Menuhin. Œuvre d’un Mendelssohn d’à peine quatorze ans, elle nécessite, pour être attractive, une aisance et une légèreté instrumentale qui faisait malheureusement défaut à Yehudi Menuhin dans ces années où ses problèmes de bras le faisaient tellement souffrir. Quant à la partie de piano, elle se borne le plus souvent à l’accompagnement. Mais quand Hephzibah Menuhin prend la parole, elle est parfaite !

Nous avons passé là en revue toute la musique allemande de cet hommage... c'est-à-dire presque tout le coffret. Mais il reste tout de même de la place pour plusieurs œuvres de musique française. 

En 1959, dans les studios d’Abbey Road, nous la retrouvons là où l’on ne l’attendait pas forcément : dans Le Carnaval des Animaux, la truculente « fantaisie zoologique » de Saint-Saëns, en compagnie d’Abbey Simon au deuxième piano et du Philharmonia dirigé par Efrem Kurtz. C’est une version assez sérieuse, il faut l’avouer. Et quand il y a de l’humour, il est plus british que franchouillard. 

Puis en 1965, toujours à Londres, une Sonate pour violon et piano de Debussy pleine de poésie, de contrastes et de passion, où l’entente entre le frère et la sœur est la même que dans Mozart. 

Dans les DVD, il y de de très larges extraits (si le troisième mouvement est indiqué comme « hélas, manquant », on ne sait pas pourquoi il manque le premier tiers -34 mesures- du premier) d’une ardente et majestueuse Sonate pour violon et piano de Franck, filmée aux Nations-Unies en 1967, avec de curieux partis pris : presque uniquement des gros plans sur les interprètes (et très nettement surtout sur le violoniste, pour ainsi dire toujours vu de son côté gauche), avec quelques inhabituels va-et-vient entre les deux ; on a l’impression que cela a été filmé avec des moyens très rudimentaires (le son et l’image sont même parfois très légèrement décalés) mais avec des yeux d’artiste. 

Et enfin, le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes de Chausson, avec le Sydney String Quartet, filmé en 1979 au Regent Theatre de Sydney quelques années avant sa démolition. C’est le témoignage visuel le plus tardif de cet hommage ; déjà malade, Hephzibah Menuhin devait mourir un peu plus d’un an après. Leur lecture est passionnée, dramatique, avec un Grave inexorable et bouleversant.

Plus à l’est en Europe, ce coffret nous propose une très impressionnante Sonate pour violon et piano N° 3, « dans le caractère populaire roumain » d’Enesco, à la fois merveilleusement rhapsodique et douloureusement tendue. Malheureusement, dans ce concert à Bucarest en 1973, l’archet de Yehudi Menuhin accuse d’importantes faiblesses ; cela n’enlève rien à la vision impériale des deux interprètes dans cette musique, celle d’un compositeur auquel ils doivent tellement, autant chacun individuellement qu’en tant que duo, puisque c’est lui (avec Pierre Monteux) qui a insisté auprès de leurs parents pour qu’ils jouent ensemble en concert. Sans Georges Enesco, il est bien possible que le duo violon-piano le plus fascinant de toute l’histoire de la musique n’aurait pas pu s’exprimer à son immense mesure...

Et puis, bien sûr, il y a Bartók, que Yehudi Menuhin a tellement joué et défendu, allant jusqu'à lui commander une Sonate pour violon seul qui reste à ce jour peut-être la seule œuvre pour violon seul d’une dimension comparable à celles de Bach. Sa sœur n’a pas fait que l’accompagner dans ce soutien à Bartók, puisqu’elle en jouait les deux premiers concertos pour piano (ce que ne peuvent se permettre que les meilleurs pianistes). Malheureusement il semble que tous les enregistrements aient été perdus. Heureusement il nous reste, en CD, cette Sonate pour violon et piano N° 1 enregistrée lors d’un concert à Moscou en 1962, d’une ferveur, d’une plénitude et d’un engagement incomparables ; et, en DVD, les Six Danses folkloriques roumaines jouées avec la même profondeur et la même intensité (et par cœur à nouveau) que la Dixième Sonate de Beethoven qui précède.

Et enfin, avant de quitter l’Europe, nous sommes sous le charme de deux pièces d’un Chopin (la Nouvelle étude N° 1, et l’Étude N° 11) comme on en rêve, tour à tour doux et enflammé, toujours maîtrisé. Juste après ces bijoux filmés à l’UNICEF, à Paris en 1976, la féministe militante s’exprime, en quelques mots toujours d’actualité un quart de siècle plus tard.

Seule œuvre extra-européenne de cet hommage, le Concerto pour piano de Juan José Castro, un compositeur argentin né en 1895 et mort en 1968. C’est lui qui dirige le Victoria Symphony Orchestra lors d’un concert donné à Sydney en 1953. Si cette œuvre, écrite en 1941 par un compositeur aujourd'hui bien oublié, n’est pas impérissable, elle est un témoignage de l’activité musicale d’Hephzibah Menuhin en tant que soliste pendant la quinzaine d’années qu’elle passa en Australie après son mariage en 1938. Elle aurait sans doute pu y faire une très brillante carrière. Mais sa vie prit un autre chemin, dans un quartier peu reluisant de Londres, avec un autre mari, et l’accueil, dans sa propre maison, des laissés-pour-compte de la société. 

C'est un formidable cadeau que nous fait Bruno Monsaingeon avec ce coffret. Outre tous ses atouts déjà évoqués, il faut également saluer la qualité sonore. Si certains enregistrements de concert ne sont pas, de ce point de vue, à la hauteur de leur intérêt artistique, la plupart n’accusent vraiment pas leur âge et sont remarquablement restitués. 

Laissons le mot de la fin à celui qui, à l’âge de quatre ans, a « commandé » cette petite sœur à ses parents, a accueilli sa naissance avec une joie extrême, a été son modèle au moins sur le plan musical, et était encore à ses côtés cinquante ans plus tard, à l’hôpital, la veille de sa mort : « Hephzibah avait un sens du style absolument prodigieux : limpide, pénétrant, parfaitement précis et pur, exactement tel qu’elle était elle-même. »

Son : 8 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Pierre Carrive

 

 

 

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