Hip hip hip Ulricht !

par
Berio

Gustav Mahler,
orchestration
Luciano Berio
10 lieder de jeunesse
Luciano Berio
Sinfonia
Matthias Goerne, baryton
BBC Symphony Orchestra & The Synergy Vocals, dir. Josep PONS
2016-61'29''-Textes de présentation en français, anglais et allemand-Harmonia Mundi HMC 902180

Matthias Goerne n’a décidément pas fini de nous surprendre. Après avoir conquis les foules dans Schubert, Brahms et Eisler, et avoir servi avec une force d’inspiration peu commune Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Wagner, Wolf, Zemlinsky et même le vieux Bach, il revient ici à un autre de ses compositeurs de prédilection. De Gustav Mahler, le baryton allemand s’était déjà entiché des lieder avec orchestre du Knaben Wunderhorn en 2003, sous la baguette de Riccardo Chailly, aux côtés de Barbara Bonney, Gösta Winbergh et Sara Fulgoni. On sait que Mahler commença à s’intéresser dès 1887 ou, au plus tard, au début de 1888, à l’anthologie de "Volkslieder" compilée par Arnim et Brentano. Le Cor merveilleux de l’enfant n’allait plus le lâcher durant quinze ans. Il ne se contenta pas de mettre en musique 24 poèmes issus de ce recueil; il recycla en outre plusieurs de ces lieder dans ses symphonies: ainsi puisa-t-il dans Ablösung im Sommer et Es sungen drei Engel le matériau musical des troisième et cinquième mouvements de sa Troisième Symphonie; Das himmlische Leben refera surface dans la Quatrième, alors que Des Antonius von Padua Fischpredigt et – last but not least – Ulricht s’inviteront dans le scherzo et le quatrième mouvement de la Deuxième (la célèbre Résurrection). En 1986 et 1987, Berio orchestra dix lieder de jeunesse de Mahler, dont sept étaient issus du Knaben Wunderhorn. Il est évidemment inconcevable que, ce faisant, Berio n’ait pas eu à l’esprit le troisième mouvement de sa propre Sinfonia, qui reste comme l’une des œuvres phare du 20ème siècle. S’y côtoient, dans un invraisemblable tohu-bohu, des fragments de L’innomable de Beckett agrémentés de lectures Joyce, Lévi-Strauss et de Saussure, de quelques bribes de solfèges et de slogans liés à la vague de contestation sociale qui eut cours en mai 68, outre des citations d’une centaine de compositeurs, de Bach à Boulez. Tout au long de ce vaste patchwork d’ "objets trouvés" se déroule, tel un socle résistant à l’épreuve du temps, le fameux Ulricht. De l’aveu du compositeur italien, le scherzo de la Résurrection de Mahler, à qui Berio rend ainsi un hommage particulièrement marquant (ne dit-il pas de lui qu’il avait probablement à sa charge toute l’histoire de la musique?), constitue un « squelette (…) qui réémerge souvent en chair et en os et vêtu de pied en cap, puis disparaît et surgit de nouveau ». On sait combien Sinfonia fit scandale lors de sa création; n’y est probablement pas étrangère la boutade ouvertement provocante que le compositeur eut le front d’inscrire dans sa partition, à l’intention d’un public dont il fustigeait la pédanterie et les penchants pour la "musique galante": « il n’y a rien de plus paisible que la musique de chambre ! ». A la verve et à la truculence qu’on retrouve dans certains lieder de Mahler, la Sinfonia de Berio offre un prolongement presque naturel. Il est difficile de ne pas succomber, dans les lieder, au charme et à l’éloquence de Goerne, dont le timbre chaleureux, mais par ailleurs volontiers mordant à l’occasion, sert avec bonheur ces pages juvéniles de Mahler, où la volupté se le dispute à la fougue et à la dérision. Le BBC Symphony Orchestra s’investit, lui aussi, à corps perdu dans le monde merveilleux dessiné par Mahler et dans la mêlée carnavalesque, au fort parfum de colle et de papier mâché, échafaudée par Berio. Au cœur de cette dernière, l’ensemble Synergy Vocals, délirant à souhait, se montre particulièrement persuasif, confirmant son statut de tout premier plan dans le cénacle de la création contemporaine. Nous nous garderons bien de lui tenir rigueur d’une diction en langue française empreinte d’un inévitable accent anglais, tant celui-ci confère encore un peu plus de fraîcheur et de pittoresque au chef-d’œuvre de Berio. A l’audition, on appréciera surtout la proximité des chanteurs ainsi que la limpidité et le panache de leur élocution, conditions essentielles à la compréhension du cérémonial auquel nous sommes conviés. Jouissif !
Olivier Vrins

Son 10 - Livret 9 - Répertoire 9 - Interprétation  10

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