Hofesh Shechter : Theatre of Dreams au Théâtre de la Ville

par

Il doit être un peu plus de 21 h au Théâtre de la Ville. Cela fait près de soixante minutes que Theatre of Dreams nous secoue dans une fourmilière d'états émotionnels différents. Au sommet du climax, les treize danseurs et danseuses nous font face en ligne, et la transe des sonorités électroniques créées par le chorégraphe lui-même fait place à une musique d'inspiration sud-américaine festive et décalée qui anime les danseurs dans un mélange de pas savants et de danses en lignes stylisées. C'est un choc pour le spectateur, qui comprend peu à peu que la compagnie s'ouvre à lui : la ligne avance, le quatrième mur s'effondre, et en quelques secondes le public danse. Le timing est parfaitement orchestré pour faire tomber, puis réinstaller le protocole, et ce moment de danse collective s'arrête comme il est venu, la fenêtre se referme et nous repartons dans la partie finale du ballet.

J'ai beau savoir que ce partage n'est pas une première chez Hofesh Shechter et que faire participer le public dans un contexte de création subventionné n'a rien de spécialement transgressif en 2026, tout est une question de contexte. Le vivre pour la première fois sous une forme aussi construite est un bonheur pour moi qui suis plus habitué au public figé de musique classique et contemporaine. C'est curieusement la simplicité déroutante de cet instant qui restera le plus dans ma mémoire de spectateur. Comme nourri de l'écriture soutenue qui le précède, et de celle qui va suivre, le chorégraphe-compositeur place ce moment explosif au centre d'une toile soigneusement tissée.

Créé en 2024 dans ce même théâtre, avec les lumières de Tom Visser, les costumes d'Osnat Kelner et une collaboration à la scénographie de Niall Black, Theatre of Dreams se déploie en une multitude d'états du rêve sous toutes ses formes. Sensation de voler, de courir dans le vide, d'évoluer nu comme un ver en regardant un public : Shechter ne semble oublier aucune de ces propositions oniriques, il les enchaîne, les superpose, sans jamais s'y installer, nous ballottant ainsi entre rêve et cauchemar, entre acteur et spectateur, ordre et chaos, mouvement et immobilité. La rythmique ternaire du début possède la même efficacité que dans sa danse des clowns (extrait du ballet Clowns, 2017). Telle une lame de couteau, elle subdivise le temps et superpose les temporalités. La partie médiane qui mène au climax est investie par trois musiciens (Yaron Engler, Sabio Janak et Alex Paton) dans une texture hybride où l'on croit reconnaître mille et une cultures musicales différentes. Shechter se place ici en chorégraphe des sons.

L'ubiquité est portée par une scénographie faite de rideaux mobiles, projections et travail de pénombre d'une phénoménale virtuosité. Le rêve est vécu comme un zapping labyrinthique dans lequel nous scrollons entre longues et courtes séquences ne nous offrant parfois qu'un seul geste. La valse des pendrillons et des profondeurs de champ empêche la pensée du spectateur de trop mentaliser l'événement. Ainsi, nous pouvons passer avec ivresse du trivial d'une danse très reconnaissable à l'étrangeté d'une métamorphose que n'aurait pas reniée David Lynch.

Ce qui frappe dans le contenu chorégraphique, c'est la manière dont cette inventivité nous pénètre : il n'est pas un geste, pas un mouvement, pas un sourire qui ne fasse mouche émotionnellement, et ce sans jamais tomber dans le cliché. Le moindre levé de sourcil est pensé, pesé, dosé, investi par l'interprète, et nous le voyons évoluer, s'amplifier, devenir monstrueux, et soudain se changer en errance de groupe béate au ralenti, donnant une grande respiration à l'ensemble.

Chorégraphe des sons, Hofesh Shechter peut aussi se placer en compositeur de gestes. Quel saisissant effet que de voir simultanément un groupe danser deux ou quatre fois plus vite que l'autre. Orchestration, harmonie et contrepoint sont ici le moteur des pas utilisés comme des notes. Par ailleurs, il est extrêmement touchant de voir ces moments où les danseurs et danseuses chantent avec le corps, bouche ouverte, par-dessus la musique. À relever également l'aspect asexué de la chorégraphie. De la même manière qu'un geste instrumental ne varie pas techniquement si l'interprète est un homme ou une femme, Shechter, le musicien, applique cette remarquable égalité à ses pas de danse.

Reste la densité d'informations, marque de fabrique du chorégraphe qui semble parfois submergé par une inventivité qui déborde. Si je me refuse d'y voir un défaut formel, j'ai néanmoins fini par éprouver, en dernière partie, une sensation de saturation dont l'apaisement atteint pourtant le sublime. Moins liée à la qualité des idées qu'à leur abondance, cette sensation touche peut-être au paradoxe de l'écriture de Shechter. Au risque de frustrer une partie de son public qui « en voudrait pour son argent », quinze minutes de moins auraient peut-être renforcé encore la puissance de la conclusion, optimisant ainsi les pouvoirs magiques de cette fougueuse générosité.

Moins une critique qu'une question que je me pose, je ne m'interdis pas de rêver à la réponse qu'il pourrait m'en faire dans ses prochaines créations…

Paris, Théâtre de la Ville, 1er juillet 2026

Crédits photographiques : Tom Vesser

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.