Hommage à Jean Guillou (première partie) : un musicien visionnaire

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L’organiste Jean Guillou était une figure incontournable de l'orgue et de la vie musicale internationale. Crescendo Magazine a demandé à l’organiste Yoann Tardivel, bien connu des auditeurs de Musiq3,  de répondre à quelques questions sur cet immense musicien, véritable star de son instrument.  

Quelle est la place de Jean Guillou dans l’art de l’orgue ?

Elle est immense évidemment. Il faisait partie d’un carré magique avec Pierre Cochereau, Marie-Claire Alain et Michel Chapuis. Ce golden quartet a réellement attiré sur l’instrument les projecteurs du monde entier, chacun explorant des chemins bien spécifiques. Le chemin de Jean Guillou est sans contestation le plus original, au sens où il est le plus en rupture avec la tradition très forte dans laquelle il a été formé mais aussi dans le sens où sa vie d’artiste a été résolument tournée vers la création. Il était compositeur, improvisateur, concepteur d’instrument, essayiste et même poète. Il était en dialogue constant avec les créateurs de son temps ainsi qu’avec les jeunes générations auxquelles il donnait son temps et son savoir sans compter. Il était un artiste sans frontières qui a joué et a été joué au quatre coins de la planète. Si l’orgue peut parfois souffrir d’un certain dogmatisme en raison de sa longue histoire et de son aspect patrimonial, Jean Guillou, libre penseur, a su en révéler toute la part poétique, loin de toute forme de dogme justement.

Il était issu de l’école française de l’orgue (élève de Messiaen et Duruflé) école qui a donné nombre de grands musiciens. Est-ce qu’on peut le rattacher stylistiquement à cette filiation où était-il une personnalité inclassable et indépendante ?

Pour moi, il a tracé son sillon en solitaire. Il faut évoquer aussi la figure de Marcel Dupré, le charismatique professeur du conservatoire de Paris qui a eu parmi ses élèves aussi bien Olivier Messiaen, Jean Guillou que Marie-Claire Alain et dont l’héritage se fait encore parfois sentir dans l’enseignement d’aujourd’hui. Le jeu de Jean Guillou n’a rien de commun avec cette tradition que Dupré faisait bien volontiers remonter au légendaire organiste belge Jacques-Nicolas Lemmens, basée sur un idéal de clarté et tout entière dévouée à la gloire de J.S. Bach. Guillou a lui-même joué tout Bach, mais il le jouait comme Horowitz jouait Scarlatti, de manière atemporelle, complètement détachée de l’héritage dix-neuvièmiste, avec une intuition qui le mènera vers des résultats proches de ce que feront les philologues, mais ne devant son originalité qu’à son profond sens musical. Son répertoire était immense et la marque de sa personnalité hors du commun était constante, révélant l’inouï d’œuvres pourtant parfois bien connues. Du point de vue de la composition, ses influences étaient très diverses, pouvant aller des maîtres du 17ème siècle à Stravinski en passant par les musiques extra-européennes. Son langage, librement atonal, était empreint de cette gestique de l’improvisateur, faite de fugaces arabesques autant que de magmas effrayants; s’y exprimait également la marque de son indépendance.

Jean Guillou était connu au-delà du milieu de l’orgue, même chez des gens assez peu mélomanes qui, parmi une petite sélection d’albums classiques, avaient obligatoirement l’un de ses enregistrements, avec l’un de Karajan et l’autre de Menuhin ou Maurice André. Qu’est ce qui explique ce succès au-delà des frontières naturelles de l'orgue et du classique ?

Jean Guillou a très tôt perçu le rôle que pouvaient avoir les médias dans la diffusion de l’art et, a fortiori, de la musique. Dans le courant des années 60, il s’est fait le héros d’un genre de concert radiophonique tout à fait particulier. En direct, les auditeurs de l’O.R.T.F. soumettaient des thèmes poétiques et Jean Guillou, alors aux claviers de l’orgue de Saint-Eustache à Paris, y répondait par une improvisation. Par chance, le label Philips a eu l’heureuse idée d’éditer ce document et je peux témoigner comme tous ceux qui l’ont entendu, et même vécu live, que cette soirée a dû être bouleversante. Il avait également su attirer à l’orgue des personnalités très diverses, artistes et intellectuels avec lesquels il a su partager sa passion pour la musique et son amour pour l’orgue, amour qu’il exprimait de manière si particulière. Il a également su imprégner à l’orgue l’image d’un instrument d’art dont la vie s’épanouit en-dehors de l’église et de la liturgie. D’ailleurs, le fait qu’il soit resté fidèle à la paroisse de Saint-Eustache où il a été organiste pendant 52 ans révèle paradoxalement cette tendance. Le public pouvait assister à une audition entièrement gratuite, donnée par Jean Guillou lorsqu’il n’était pas en tournée, et ceux qui souhaitaient rester pendant l’office étaient chaleureusement accueillis à la tribune et assistaient alors à un festival d’improvisations délirantes. Car, indépendamment de son rapport à la foi, tout était pour lui une source d’inspiration et l’occasion d’un moment de partage. Je pense que les raisons de son succès étaient autant son charisme que sa disponibilité et sa générosité.

Qu’est-ce que vous retenez de l’art de Jean Guillou ? L’interprète ? Le compositeur ? Le transcripteur ? Le concepteur d’orgue ?

À vrai dire, il est impossible de séparer tous ces aspects. Il y a quelques années, dans le cadre du festival Ars Musica, j’ai joué l’orgue de l’église du Chant d’Oiseau à Bruxelles, dont l’instrument a été conçu par Jean Guillou et réalisé par le facteur d’orgue Kleuker, qui a su répondre aux idées de Guillou comme personne. Rien qu’en voyant la disposition des 4 claviers, j’imaginais sans peine ses mains immenses et agiles. En explorant les sonorités de cet orgue pour préparer le concert, je pouvais également imaginer ce qu’il pouvait y improviser et en quoi cette conception si personnelle de l’orgue servait ses transcriptions de Moussorgsky ou de Prokofiev. C’est la grande force de cet artiste, il a agi tel qu’en lui-même à tous les niveaux de son activité.

Si vous deviez nous conseiller un album ou une interprétation à écouter absolument ?

C’est difficile tellement sa discographie est immense ! Et de plus, son jeu, sa musique et ses improvisations ont beaucoup évoluées au fil des années. Mais lorsque l’orgue de Saint-Eustache a été reconstruit et inauguré au début des années 1990, Jean Guillou a enregistré le programme qu’il avait donné pour le concert d’inauguration justement, pour le label Dorian. Je pense que c’est une excellente prise de contact avec l’art de Jean Guillou. On peut l’entendre jouer des œuvres populaires du répertoire ainsi qu’un vaste poème de sa composition en 4 mouvements illustrant l’Hyperion de Hölderlin. L’improvisation tenant une place importante dans sa vie, je recommanderai également les Visions cosmiques, un ensemble d’improvisations capté par l’O.R.T.F en hommage à l’équipage d’Apollo 8 et édité par Philips, couplé avec les Jeux d’orgue évoqués plus haut. Pour aller plus loin, il est utile de parler du travail du label Augure, entièrement dévoué à l’édition de nombreux live de Jean Guillou.

Crescendo Magazine remercie vivement Yoann Tardivel d'avoir répondu à ces questions.

Crédit photographique :  François Guillot 

 

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