La contribution de Michel Fourgon et Alain Pire à l’histoire du trombone
De proche en proche. Michel Fourgon (1968-). Alain Pire, Chœur de Chambre de Namur, Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Christian Arming, L’autre trio, Jean-Marc Sullon, Thierry Istace, Camille Jadot, Nicolas Villers, Carl Delbart, Les Agrémens, Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, Guy van Waas. 2026. Livret : français, anglais. 71’02". Cypres. CYP4671.
Voilà un disque qui, par le choix de mettre au premier plan un instrument rarement vedette (on lui préfère classiquement le piano ou le violon) alors que sa polyvalence (du pianissimo aux sons éclatants, des glisses aux micro-intervalles) mériterait meilleure légitimation, se distingue par son originalité : l’histoire de la relation de Michel Fourgon avec le trombone est celle de son amitié avec l’instrumentiste Alain Pire, liégeois de même, et se déroule, au long de l’album comme dans la vie, sur les trois décennies qui voient naître, grandir et maturer un jeu, une écriture, une inspiration – ponctués par le plaisir évident des retrouvailles de deux stakhanovistes de la musique, quels qu’en soient les lieux (la Salle Philharmonique de Liège, le Namur Concert Hall, le Studio 4 de Flagey à Bruxelles) ou la configuration instrumentale (solo, chœur et orchestre, chambriste, deux ensembles disposés en stéréo).
Le romancier, dramaturge, poète, scientifique et théoricien de l'art de Francfort est un des auteurs de chevet du compositeur : dans Goethes fragmente, concerto pour trombone, chœur masculin et orchestre symphonique, il en découpe le Divan d’orient et d’occident (un recueil de poèmes qui s’appuie sur Le Divan du poète persan du 14ème siècle Hafez de Chiraz), en réassemble les extraits dans un trialogue soliste / voix / ensemble et y entrelace, en les transformant, des éléments d’une mélodie perse (écrite pour une flûte ney, à l’embouchure terminale en roseau) et d’une polyphonie italienne du 16ème siècle (La Marquise de Saluzzo) – comme Goethe combine sensibilités orientale et occidentale. La même marquise (la Griselda des contes) se retrouve à la base de la pièce éponyme, pour trombone solo, deux trombones, trombone basse et tuba basse, qui prend sa source dans une partition sans signature titrée Saltarello : El Marchese di Saluzzo : une résonnance de fête qui rappelle l’air des Alpes sous les étoiles.
Au départ d’un quintette de cuivres, écrit pour une pièce du dramaturge hongrois Ödön von Horváth, naît une première version créée par Alain Pire, révisée quelques années plus tard par le compositeur et l’interprète, et qui devient Kasimir et son double, avant d’être à nouveau retravaillée pour cet enregistrement : deux mouvements, le premier, touchant et mystérieux, d’un abord direct ; le second, flottant et ténébreux, plus virtuose. Le dispositif convoqué pour Les Mystères d’Aphra – Aphra Behn est une Anglaise à la réputation incertaine, contemporaine d’Henry Purcell, autrice de romans et de pièces de théâtre – met deux orchestres de chambre (dont l’un baroque) côte à côte, accordés à distance d’un quart de ton et aux diapasons éloignés de 10 Hertz : comme dans une partie du Pong d’Atari (vintage, n’est-il pas ?), la musique saute de l’un à l’autre, calquant sa structure (en neuf mouvements, ici enchaînés) et ses rythmes sur la partition qu’écrit Purcell pour Abdelazer, la pièce de Behn – à partir de laquelle Fourgon construit sa propre musique, aux éléments conceptuels gaiement devancés par les résonances ludiques.
Le morceau qui donne son nom au disque est d’inspiration plus directe et personnelle, dans lequel le compositeur évoque les arbres dont les racines consolident, dans son enfance, les collines du Sart-Tilman, là où se niche le jardin de la maison familiale : De proche en proche se partage en trois mouvements, Le Saule marsault, pas très grand mais inspirant, Le Bouleau, si résistant qu’il pousse parfois dans les murs et Le Hêtre pourpre, équivalent végétal du lion de la savane (une de mes pièces préférées du disque) ; l’électronique (Jean-Marc Sullon, du Centre Henri Pousseur) se fait ici discrète, prend sa place avec l’humilité d’un instrument parmi les autres (le trombone, le violon, le piano), qu’elle complète et desquels elle prend et transforme certains sons.
Son : 7 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8
Chronique réalisée sur base de l'édition digitale.
Bernard Vincken



