La haute voltige pianistique de Tristan Pfaff

par

Voltiges. Aram Khatchaturian (1903-1978) : Danse du sabre, arrangement Georges Cziffra. SergueÏ Liapounov (1859-1924) : Etude transcendante op. 11 n° 10 « Legzhinka ». Piotr Ilitch TchaÏkowsky (1840-1893) : Casse-noisette : Andante maestoso, arrangement Mikhaïl Pletnev. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Polka italienne, arrangement Vyacheslav Gryaznov. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Danse macabre, transcription de Franz Liszt revue par Vladimir Horowitz. Jean Matitia (°1952) : Valse russe. Jules Massenet (1842-1912) : Paraphrase de concert sur la mort de Thaïs, transcription de Camille Saint-Saëns. Franz von Vecsey (1893-1935) : Valse triste, arrangement George Cziffra. Franz Liszt (1811-1886) : Mephisto Waltz. Komitas (1869-1935) : Printemps, arrangement Robert Andriasyan. Tristan Pfaff, piano. 2021. Notice en français et en anglais. 56.42. Ad Vitam AV 210915.

Qu’elles soient macabres, diaboliques, tristes, transcendantes, russes ou italiennes, les voltiges de ce disque obéissent à la tyrannie de la virtuosité. Broderies, appogiatures, trilles simples, doubles, octaves alternées, notes répétées, glissandi à une main, à deux mains, trémolos, suites d’octaves, croisements de mains, doubles-notes, tous les tours de passe-passe du pianiste sont ici rassemblés, écrit Stephen Paulello, pianiste concertiste français et constructeur de pianos établi à Villethierry, dans l’arrondissement de Sens, en Bourgogne-Franche-Comté. C’est en effet sur l’Opus 102, un instrument récent comprenant cent deux notes, puissant et de grande profondeur de son, conçu par Paulello, que Tristan Pfaff (°1985) a enregistré, en mars 2021, le programme que l’on découvre sur cet album. Nous avons déjà présenté ce pianiste formé à Paris, lauréat du Concours Long Thibaud 2007, à l’occasion de la sortie du CD Tableaux d’enfance consacré à des pages de Kabalevsky et de Khatchaturian (notre article du 5 février 2020). Nous y renvoyons le lecteur pour l’aspect biographique. Dans la discographie de Pfaff, on trouve aussi les noms de Franz Schubert, Franz Liszt ou Karol Beffa, pour une première mondiale de ses douze Etudes.

La « voltige » présume d’inévitables acrobaties musicales, destinées à transporter l’auditeur dans un univers de spectaculaires démonstrations. Surprise : on découvre en réalité un programme très varié et très éclectique qui est loin d’être dénué de poésie ou de fine expressivité. Le contenu global est présenté par un texte de Bruno Moysan, auteur notamment d’ouvrages sur Liszt parus aux éditions lyonnaises Symétrie, et il est complété par quelques avis spécifiques cordiaux, signés entre autres par Frédéric Lodéon, Cyprien Katsaris ou Henri Barda. Le tout débute par un feu d’artifice, la Danse du sabre tirée du ballet Gayaneh de Khatchaturian, qui a déjà été mise à toutes les sauces. Ici la pyrotechnie est de mise dans un ébouriffant arrangement de Georges Cziffra. Le rythme endiablé est digne de l’original. La Leghzinka de Liapounov qui suit date de 1903 et est la dixième des douze Etudes transcendantes du compositeur. C’est aussi la plus connue du recueil ; écrite dans le style de Balakirev, cette tarentelle est inspirée de la danse et du chant caucasiens, dans un contexte dynamique que Pfaff affronte avec une fougueuse facilité. On aimerait l’entendre dans l’intégrale de ce cycle du début du XXe siècle, récemment servi par Florian Noack pour La Dolce Volta. 

Le Pas de deux du Casse-noisette de Tchaïkowsky dans l’arrangement de Mikhaïl Pletnev s’inscrit dans un climat de raffinement que Tristan Pfaff installe dans son récital, qualité que revêtiront aussi la Valse russe de Jean Matitia, pianiste français d’origine tunisienne, et la Polka italienne de Rachmaninov revue par Vyacheslav Gryaznov -qui enseigne au Conservatoire Tchaïkowsky de Moscou. En plus du raffinement, la délicatesse va prendre place dans ce programme, montrant ainsi que le virtuose Pffaf, qui nous avait conquis par la simplicité juvénile de son jeu dans son disque Kabalevsky/Khatchaturian, a bien compris ce que veulent dire lyrisme, effusion pudique et drame, et que leur place dans la « voltige » est justifiée, comme un salutaire espace de respiration. En témoignent une magnifique Paraphrase sur la mort de Thaïs, qui combine avec un art souverain la félicité et la sensualité que Saint-Saëns traduit dans la juste ligne de l’art théâtral de Massenet. La Valse triste de Franz von Vecsey, mort trop jeune, est très émouvante dans l’arrangement de Cziffra, et le Printemps de l’Arménien Komitas, transcrit par son compatriote Robert Andriasyan (1913-1971), reflète toute la foi en la nature que développait ce musicien au destin tragique. 

La Danse macabre de Saint-Saëns, transcrite par Liszt et revue par Horowitz, est le moment où l’on se laisse aller à savourer une imagination créative entretenue par un côté sulfureux et son pendant ironique. Tristan Pfaff est en verve et il se lance dans les difficultés avec un élan qui fait surgir plein d’images dans l’esprit de l’auditeur, la diabolisation étant bien partagée entre Liszt et Horowitz, qui a laissé lui-même une version hallucinée de cette partition qui fascine et enthousiasme. Dans la Mephisto Walz de Liszt, Tristan Pfaff engage un tempo très soutenu. Les effets de danse, le lyrisme exacerbé, l’entrelacement des thèmes, le rythme sont bien en place, magnifiés, comme le programme tout entier, par cet Opus 102 de Paulello dont on mesure l’impact majestueux. L’image imposante de ce piano trône en pages centrales du joli livret.

Tristan Pfaff a pris un plaisir extrême à concocter ce récital dont il livre toutes les ressources dans un mélange de « voltiges » parfaitement exécutées, mais aussi dans un climat qui incite à se persuader, si c’était encore nécessaire, que la virtuosité n’est pas vaine lorsqu’elle se nappe de profondeur ; elle subjugue alors encore plus celui qui la reçoit. Une réserve, minime certes, mais qui montre à quel point on est séduit : le minutage ne dépasse pas l’heure. D’autres pages éblouissantes auraient été bien accueillies.

Son : 10  Notice : 9  Répertoire : de 8 à 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix 

 

 

 

  

 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.