La pianiste Axia Marinescu invite à la danse huit compositrices françaises

par Go Here

Les femmes dansent. Marie Jaëll (1846-1925) : Valses mélancoliques n° 1, 2, 4 et 5 ; Valses mignonnes n° 1 à 3. Pauline Viardot (1821-1910) : Mazurka ; Gavotte. Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) : Gigue n° 2 ; Sarabande ; Deux Rigaudons. Sophie Lacaze (°1963) : Tarantella. Germaine Tailleferre (1892-1983) : Larghetto ; Valse lente ; Sicilienne. Cécile Chaminade (1857-1944) : Mazurk’suédoise ; Danse créole ; Air de ballet ; Valse d’automne. Louise Farrenc (1804-1875) : Valse brillante op. 48. Mel Bonis (1858-1937) : Danse sacrée op. 35-38 ; Bourrée op. 62 ; Los gitanos, grande valse espagnole, op. 15. Axia Marinescu, piano. 2021. Notice en français et en anglais. 69.54. Klarthe KLA130.

Le 17 septembre dernier, nous présentions ici un CD Mirare de la pianiste Marie-Catherine Girod intitulé Regards de femmes, entièrement consacré à des pièces de toute une série de compositrices de plusieurs pays. Cette manière d’approfondir la création féminine et de lui rendre plus amplement justice, ce qui est largement mérité, se prolonge en quelques sorte dans un autre CD, qui émane du label Klarthe mais ne concerne cette fois que des compositrices françaises. Quatre d’entre elles, Louise Farrenc, Mel Bonis, Germaine Tailleferre et Cécile Chaminade figuraient déjà, avec des partitions différentes, dans l’album de Marie-Catherine Girod. Tout ce qui enrichit notre connaissance de la composition féminine est bienvenu.

Née à Bucarest (°1987), Axia Marinescu, qui a joué avec orchestre dès ses onze ans, a étudié au Conservatoire de sa ville natale, puis à celui de Lausanne, avant l’Ecole Normale de Paris et un passage par le Conservatoire de Bruxelles où elle obtient son diplôme. Elle a aussi étudié la philosophie à l’Université de Paris. Dans ce domaine, elle a publié des articles et des essais en Allemagne et en Roumanie, et donne des conférences. Elle est française depuis 2009. Sa discographie s’est ouverte en 2018 lorsqu’elle a publié pour le label Polymnie un programme Mozart, Brahms, Debussy. On peut aussi trouver par le biais d’internet sa version des Kinderszenen de Schumann, et des pages consacrées à des « héritiers de la Roumanie musicale » : Satie, Debussy, Ravel et Enesco. Depuis son plus jeune âge, Axia Marinescu est attirée par la danse. Elle explique dans la notice : J’ai commencé à danser très tôt, mais les sons du piano m’ont envoûtée à jamais et mon instrument chéri a pris le pas sur la danse, même si elle était étroitement liée à la musique. […] Cette synergie de la musique et de la danse est devenue de plus en plus évidente à mes yeux, j’ai estimé qu’il était temps de les faire encore plus vivre ensemble, à travers les sons du piano et l’âme féminine. 

Dans la notice qu’elle signe elle-même, Axia Marinescu ajoute : Les femmes compositrices présentes sur ce CD incarnent la liberté d’esprit et de pensée et se sont faites remarquer dans le temps, par l’osmose de la force de caractère et de la douceur, dans un monde où elles faisaient souvent note à part. Au-delà de ces considérations qui situent le projet, la pianiste ne consacre malheureusement que peu de mots à chacune des compositrices choisies, et encore moins aux œuvres qui forment le programme. C’est dommage, car à ce niveau de raretés, il aurait été nécessaire d’apporter plus d’éléments au public qui va les découvrir. Ce n’est pas pour cela qu’il faut gâcher le plaisir fourni par cet album qui, tout au long de son parcours, dévoile une personnalité attachante au jeu souple et clair, aux sonorités bien dosées et aux nuances de couleurs tracées avec raffinement et subtilité. 

Marie Jaëll ouvre le bal, en quelque sorte, avec quatre mini-Valses mélancoliques et trois Valses mignonnes de 1888, tout aussi courtes, que l’on connaissait déjà, notamment par Cora Irsen chez WDR. La grande virtuose qu’a été Marie Jaëll, a joué en public Liszt, Beethoven (première intégrale des sonates en France), Schumann, Brahms et bien d’autres ; elle a tenu un salon avec son mari, dont elle a été veuve à 35 ans. Alfred Jaëll, lui aussi pianiste virtuose, était un ami de Liszt ; ce dernier appréciait Marie qu’il a beaucoup soutenue. Pédagogue réputée, elle a publié une intéressante étude technique. Sept autres compositrices sont mises à l’honneur. A deux ans près, trois siècles séparent l’année de naissance d’Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665) et Sophie Lacaze (1963). La première, que Madame de Montespan avait introduite à la Cour, était une claveciniste appréciée ; elle a beaucoup écrit pour son instrument. Axia Marinescu propose quatre courtes pages enjouées, une gigue, une sarabande et deux rigaudons. Le grand saut de trois cents ans nous mène à Sophie Lacaze, avec la Tarentella de 2003 dédiée à l’Australienne Gabriella Smart, qui l’a créée au Festival de Melbourne. Le caractère délirant de cette page d’un peu plus de quatre minutes est bien rendu par l’interprète.

Viennent s’ajouter la Valse brillante op. 48 (1846) de Louise Farrenc, une compositrice dont on mesure de plus en plus la dimension, confirmée par cette page ardemment virtuose, de bien plaisantes Gavotte et Mazurka de Pauline Viardot, d’influence chopinienne, et trois pages de Mel Bonis, figure importante elle aussi, qui a été l’élève de Franck au Conservatoire de Paris et a laissé plus de deux cents œuvres. SI sa Danse sacrée op. 35-38, tirée d’une Suite en forme de Valses, date de 1898, elle a plutôt des allures de procession. On découvre encore sa Bourrée op. 62, des environs de 1905, et la grande valse espagnole Los gitanos op. 15, qui valut à Mel Bonis de remporter en 1891 le premier prix du concours de valse organisé par un journal parisien ; l’édition suivit rapidement, ce qui était une belle reconnaissance pour cette créatrice très douée. L’allusion à l’Espagne est discrète, mais on peut y discerner les effets cadencés des talons des danseurs hispaniques. 

Souvent cataloguée dans la musique de salon, Cécile Chaminade, que Bizet encouragea à entrer au Conservatoire de Paris où elle eut pour professeurs Félix Le Couppey pour le piano et Benjamin Godard pour la composition, a fait une carrière de pianiste. Quatre pièces ont été choisies par Axia Marinescu, dont une alerte Danse créole et une poétique Valse d’automne. Germaine Tailleferre, qui a été la seule femme du Groupe des Six, est la huitième compositrice invitée dans ce récital éclectique ; trois pièces brèves pour elle, dont l’une des caractéristiques est sa capacité d’insuffler à son piano de la grâce joyeusement spirituelle, comme l’attestent un Larghetto ou sa Valse lente.

Voilà un programme servi avec cœur, esprit et investissement par Axia Marinescu, dont nous redirons ici les qualités signalées plus avant : souplesse, clarté, sens des nuances et des couleurs. Une bien belle manière d’aller plus à la rencontre du répertoire de ces compositrices dont l’importance est à prendre en vraie considération et dont le corpus est à approfondir. La pianiste française d’origine roumaine pose de précieux jalons, même si l’on reconnaîtra que tout n’est pas de premier rayon : on privilégiera les pages de Marie Jaëll, Louise Farrenc et Mel Bonis, mais on s’intéressera, au-delà de sa Tarantella, à Sophie Lacaze, artiste engagée à l’esthétique personnelle et dynamique. L’enregistrement a été réalisé à Paris, Salle Gaveau, en avril 2021, dans une belle acoustique. Quant à la notice d’Axia Marinescu, dont on espère, au-delà de son attrait pour les femmes compositrices, d’autres récitals, elle est accompagnée de quatre jolies photographies en couleurs de cette charmante interprète.

Son : 9  Notice : 7  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix 

 

 

 

  

 

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