Quatuors espagnols en lien avec le Conservatoire de Madrid, un héritage oublié

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Fernando Remacha (1898-1984) : Quatuor à cordes. María de Pablos (1904-1990) : Sonata Romántica, pour quatuor à cordes. Salvador Bacarisse (1898-1963) : Quatuor à cordes n° 1 op. 10. José Muñoz Molleda (1905-1988) : Quatuor à cordes n° 1 en fa mineur. Jesús García Leoz (1904-1953) : Quatuor à cordes n°1 en fa dièse mineur. Ángel Martín Pompey (1902-2001) : Quatuor à cordes en do majeur. Julían Bautista (1901-1961) : Quatuor à cordes n° 3. Quatuor Seikilos. 2024/25. Notice en anglais et en espagnol. 165’ 14’’. Un album de deux SACD Eudora EUD-2602.

Le présent double album met en évidence l’intérêt, dès la fin du XIXe siècle, d’institutions espagnoles pour un genre, le quatuor à cordes, qui, contrairement à la culture de l’Europe centrale, était assez étranger aux traditions musicales alors en vigueur dans ce pays du sud. Le succès va croissant jusqu’à la décennie 1920, qui correspond à l’éclosion de compositeurs nés dans les dernières années du XIXe siècle et dans les premières du XXe. La musique symphonique va en bénéficier également. Les programmes de concerts des années 1920 attestent de la fréquente mise à l’affiche de quatuors, associés à des récitals pour la voix et le piano. Des ensembles comme le Cuarteto Rafael, le Cuarteto Francés ou le Quartet Renaixment sont alors très actifs, et l’Espagne accueille aussi des quatuors européens : le Pro Arte, fondé à Bruxelles en 1912, le Roth et le Budapest. C’est ce que nous apprennent les musicologues María Palacios Nieto et Germán Gan Quesada dans le texte de présentation d’un album qui révèle des perspectives méconnues. Ils nous servent de guides.

Certains compositeurs ici repris ont fait partie du Grupo de los Ocho madrilène qui, dans les années 1930, a réuni des jeunes professionnels de la musique, désireux, dans l’esprit du Groupe des Six, de secouer le conservatisme alors en vigueur. On y trouvait Bacarisse, Bautista et Remacha, avec les frères Halffter, Rodolfo (1900-1987) et Ernesto (1905-1989), auxquels s’ajoutèrent Rosa García Ascot (1902-2002), Juan José Mantecón (1895-1964) et Gustavo Pittaluga (1906-1975). Plusieurs d’entre eux étaient passés par le Conservatoire de Madrid, où ils purent bénéficier de l’enseignement de Conrado del Campo (1878-1953), compositeur et chef d’orchestre respecté, qui avait été, entre autres, l’élève de Ruperto Chapí (1851-1909), un spécialiste de la zarzuela. La guerre civile espagnole allait bientôt contraindre certains à un exil forcé.

Les sept compositeurs réunis ici sont tous nés entre 1898 et 1905. Salvador Bacarisse se fixa à Paris après la victoire de Franco, où il travailla pour la radio-télévision française et où il décéda. Son Quatuor n° 1 (1930), en quatre mouvements au sein desquels l’usage des ostinati est régulier, suit l’influence de Strawinsky, sans négliger la tradition espagnole, en particulier celle de Manuel de Falla.  Fernando Remacha obtint un Prix de Rome en 1923 et séjourna dans la capitale italienne, où il se perfectionna auprès de Francesco Malipiero. Il sera directeur du Conservatoire de Pampelune. Son Quatuor de 1925, réalisé en Italie, s’inscrit, en trois courts mouvements, dans une esthétique néoclassique, avec une influence stravinskienne, des rythmes austères et des dissonances qui n’entravent pas le lyrisme. Tous deux étaient nés en 1898, Bacarisse le 12 septembre, Remacha le 15 décembre ; tous deux avaient eu del Campo pour professeur.      

On franchit le XXe siècle avec Julián Bautista, né en 1901, autre élève de del Campo. Alors qu’il enseigne au Conservatoire de Madrid, il se réfugie en Argentine après la chute de la capitale en 1939 et donnera des cours au Conservatoire de Buenos Aires. Son Quatuor n° 3 (1958), en quatre mouvements, suit lui aussi l’héritage de structure, de forme et de style de Strawinsky, avec des éléments rythmiques marqués. En 1902, naît Angel Martín Pompey, encore un élève de del Campo, qui s’orientera vers une carrière d’organiste, de direction d’un chœur féminin et d’enseignant. Son Quatuor (1957) en quatre mouvements révèle une influence de Bartók et de la Seconde École de Vienne, teintée d’une expressivité mélodique. 

1904 voit la naissance de María de Pablos, qui étudie à Madrid avec del Campo de 1921 à 1927, mais aussi à Rome et à Paris auprès de Nadia Boulanger et Paul Dukas. Elle sera, en Espagne, une pionnière de la direction d’orchestre. Elle a 25 ans lorsqu’elle compose sa Sonata Romántica pour quatuor à cordes, sa seule page pour cet ensemble. Joaquín Turina, qui assista à la création, soulignera dans un article l’élégance et l’ardent lyrisme qui parcourt cette page en quatre mouvements, et la liberté qui la traverse. 1904, c’est aussi la naissance de Jesús García Leoz, qui sera l’un des élèves préférés de Turina, dont il subira l’influence. Il se spécialisera dans la musique de films, avant de disparaître prématurément. Ce Navarrais compose son Quatuor n° 1 vers 1936, dans un climat expansif, puis mélancoliquement chantant, avant un Scherzo vif et un gracieux Rondo

Le dernier compositeur de ce double album, José Muñoz Molleda, qui eut aussi une carrière de journaliste et de politicien, est né en 1905. Son Quatuor n° 1 (1934) fut créé par le Quartetto Italiano à Rome en 1938, Molleda ayant reçu un prix de l’Académie Sainte Cécile. Joaquín Rodrigo, lorsque l’œuvre sera jouée en Espagne en 1945, ne manquera pas de signaler l’influence de Turina, en particulier dans le choix des rythmes, avec des inflexions mélancoliques andalouses et des échos de Debussy et Ravel. Des danses populaires animent aussi l’Allegro scherzando.

Le Quatuor Seikilos, fondé en 2011, est composé d’Iván Gornemann et Pablo Quintanilla (violons), Adrián Vázquez (alto) et Lorenzo Meseguer, tous quatre issus du Conservatoire de Madrid, avant de se perfectionner à Düsseldorf, à Salzbourg, à Leipzig ou à l’Écola Superior de Música Reina Sofia de Madrid. Ces solistes se sont spécialisés dans la musique espagnole du XXe siècle. Ils jouent avec conviction et engagement ces pages auxquelles ils donnent une nouvelle vie. L’intérêt de ce double album, enregistré à l’Auditorio de San Francisco à Ávila, se situe bien sûr dans la découverte d’œuvres méconnues de compositeurs espagnols qui ne sont pas de premier plan, ou n’ont en tout cas pas la notoriété des grandes figures de la musique du pays. S’il se révèle utile pour un approfondissement de cette dernière, il est peut-être à réserver à un public attiré par les raretés hispaniques ou par le répertoire peu fréquenté du quatuor à cordes.

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 8    Interprétation : 10

Jean Lacroix 

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