Le panorama orchestral français de John Wilson

Paul Dukas (1865-1935) : L'Apprenti sorcier. Claude Debussy (1862-1918) : Clair de lune, extrait de la Suite bergamasque (orchestration John Wilson, 1994). Emmanuel Chabrier (1841-1894) : Joyeuse Marche. Maurice Ravel (1875-1937) : Une Barque sur l'océan, n° 3 des Miroirs (orchestration du compositeur, 1906). Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Danse macabre, op. 40. Georges Bizet (1838-1875) : Suites de Carmen (arrangements d'Ernest Guiraud, édition Fritz Hoffmann), présentées dans un ordre choisi par John Wilson. Sinfonia of London, John Wilson, direction ; Charlie Lovell-Jones et John Mills, premiers violons ; John Mills, violon solo (Saint-Saëns et Bizet). 2025-2026. Livret en anglais. 1 SACD hybride Chandos CHSA 5379.
Il fut un temps — la grande époque du 33 tours — où les chefs et les labels considéraient comme une évidence de graver des panoramas de tubes orchestraux français. Stokowski en faisait des feux d'artifice de couleurs pour RCA et Decca, Karajan en signait des florilèges chez DGG, Munch et Paray en livraient des galeries entières chez RCA et Mercury, sans parler des albums d'Ansermet à Genève, de Cluytens à Paris, de Martinon à Chicago, ou des disques Reader's Digest qui mettaient L'Apprenti sorcier, la Danse macabre et la Suite de Carmen dans toutes les discothèques bourgeoises de l'après-guerre. Ces albums étaient des cartes postales sonores assumées, et c'est précisément pour cela qu'ils ont fait école : on y entendait des chefs qui savaient tenir un programme de pièces célèbres, en faire un parcours et non une succession. Avec l'arrivée du CD et la montée en puissance des intégrales — symphonies, concertos, opéras — ce format a quasiment disparu, jugé trop peu prestigieux, trop « éclaté », trop grand public. C'est dans ce trou de la discographie que vient se loger ce nouveau John Wilson chez Chandos, et il faut saluer la justesse du geste.
Car ce que démontre ce disque, page après page, c'est une maîtrise stylistique proprement stupéfiante. John Wilson possède au plus haut degré cette qualité devenue rare : il sait faire jouer français. Sa direction conjugue deux exigences que l'on croit souvent contradictoires — une transparence absolue de la texture, qui laisse voir chaque ligne, chaque contrechant, chaque détail d'orchestration, et un impact, une frappe rythmique, un sens du climax qui n'épargnent jamais l'auditeur. Et ce qui fascine, par-dessus tout, c'est son sens du rythme : une pulsation tenue, jamais raide, capable de graduer la tension à l'intérieur d'un même morceua, de faire respirer une phrase sans perdre l'unité métrique, de laisser claquer un accent sans rompre le flux. C'est cette qualité — proprement rare aujourd'hui — qui donne à chaque page sa cohérence interne et sa propulsion.
Mais cet album ne serait rien sans l'orchestre absolument fabuleux que Wilson a constitué autour de lui. Le Sinfonia of London est aujourd'hui une formation d'élite dans tous les compartiments du jeu. Les individualités d'abord : chaque pupitre solo — de la flûte et du cor anglais qui dessinent les ondulations d'Une Barque sur l'océan aux interventions de violon de John Mills dans la Danse macabre et le Nocturne de Micaëla — possède une personnalité affirmée, une couleur identifiable.
Les ensembles ensuite : la cohésion des cordes, leur homogénéité d'archet, leur capacité à passer du pianissimo murmuré au forte ample sans rupture de matière, sont la signature même de la formation. Et puis il y a les cuivres, qu'il faut saluer à part : ceux que l'on entend dans L'Apprenti sorcier — les trompettes lors du climax, les cors dans toute la partition — sont tout simplement extraordinaires, d'une précision et d'une rondeur de timbre qui rappellent les meilleurs pupitres de la grande tradition. Voilà un orchestre qui n'a rien à envier aux phalanges historiques, et qui apporte en plus cette fraîcheur, cet appétit, cette envie d'en découdre que l'on perçoit dans chaque attaque.
Le Clair de lune qui suit constitue la curiosité du programme : non pas l'orchestration canonique de Caplet, mais celle que John Wilson lui-même a réalisée en 1994. Le geste est cohérent — un chef qui pense en orchestrateur — et le résultat séduit par sa retenue, par cette façon de laisser respirer le tempo rubato sans s'alourdir d'effets. C'est un Debussy intime, presque chambriste, qui prolonge naturellement la Joyeuse Marche de Chabrier, prise avec un brio qui ne sacrifie jamais l'élégance.
Une Barque sur l'océan est un cas plus délicat. Ravel avait retiré cette auto-orchestration de son catalogue, jugeant la pièce mieux servie par le piano. Wilson en défend la cause avec un sens du souple de rythme — l'indication même du compositeur — qui justifie la réhabilitation : la pièce respire, ondule, capte cette lumière mouvante que Ravel avait sans doute cru manquée. Danse macabre, où John Mills (l'un des deux leaders de l'orchestre) tient la partie de violon solo grinçante, retrouve sa juste théâtralité macabre, sans surcharge expressionniste.
Le morceau de bravoure du disque est sans conteste Carmen. Wilson y propose un geste éditorial fort : plutôt que de reprendre l'une ou l'autre des deux suites Guiraud canoniques, il s'appuie sur l'édition de Fritz Hoffmann (vers 1905, qui repartait de l'orchestration originale de Bizet) pour proposer une séquence intégrale de douze numéros dans un ordre de son choix. La démarche est intelligente : elle restitue à cette musique sa nature de partition d'opéra plutôt que de suite de concert, et le résultat tient sur trente-cinq minutes avec une tension dramatique permanente. Les Toréadors claquent, l'Aragonaise a du tranchant, la Habanera trouve une ironie élégante dans sa version purement orchestrale, et le Nocturne de Micaëla — avec à nouveau John Mills au violon — révèle la dimension lyrique que la version Guiraud avait estompée. La Danse bohême finale est menée presto avec une virtuosité collective qui justifie à elle seule l'écoute.
Reste à dire un mot de la prise de son. Elle est, tout simplement, phénoménale. Ralph Couzens et Alexander James signent dans l'acoustique de St Augustine's Church à Kilburn — devenu en quelques années le saint des saints des sessions Chandos — l'un des plus beaux enregistrements d'orchestre de la décennie. Profondeur et homogénéité des cordes, netteté des bois, assise sans agressivité des cuivres, gravité maîtrisée des percussions : tout est là, dans une spatialisation d'une lisibilité totale qui rend l'écoute en SACD (et a fortiori en Dolby Atmos streaming) proprement saisissante. C'est cette captation, autant que la direction, qui fait de ce disque une démonstration.
Démonstration, le mot s'impose. Démonstration qu'un panorama orchestral français, en 2026, n'a rien d'un format suranné quand il est défendu avec cette intelligence du style et cette qualité technique. Démonstration qu'on peut renouer avec la grande tradition des albums-cartes-postales sonores sans tomber dans le commercial. Démonstration, surtout, que Sinfonia of London et son chef sont aujourd'hui sans équivalent dans ce répertoire. Ce disque pétille, oui, mais qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas du crémant, c'est du champagne — et du millésimé. Indubitablement l'un des très grands disques d'orchestre de ces dix dernières années.
Son : 10 — Livret : 8 — Répertoire : 9 — Interprétation : 10
Pierre Jean Tribot



