Schubert et ses imaginaires avec Sandrine Piau, le Quatuor Psophos et le Duo Ebano

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Dear Franz. Franz Schubert (1797-1828) : Der Hirt auf dem Felsen, D. 956. Arrangements de Gute Nacht, Der Leiermann [Die Winterreise], Introduction und Variationen über ein Thema aus dem Müllerliedern Op. 25, Andantino & Andante sostenuto [Sonates D. 959, 960], Erlkönig D. 328. Elisabeth Hetherington, soprano. Duo Ebano. Paolo Gorini, piano, piano jouet, électroniques. Marco Danesi, clarinette, duduk. Octobre 2025. Livret en anglais. 50’49’’. 7 Mountain Records 7MNTN-067

Quintette imaginaire. Franz Schubert (1797-1828) : Der Jüngling und der Tod, D. 545. Nur wer die Sehnsucht kennt, D. 877/4. Kennst du das Land ?, D. 321. Heiss mich nicht reden, heiss mich schweigen, D. 877/2. So lasst mich scheinen, bis ich werde, D. 877/3. Der Musensohn, D. 764. Ganymed, D. 544. Viola, D. 786. Erlkönig, D. 328. Wandrers Nachtlied, D. 768 [lieder arrangés par Jacques Gandard]. Andante con Moto du Quatuor à cordes no 14 en ré mineur D. 810 (« La Jeune Fille et la Mort »). Quartettsatz en ut mineur, D. 703. Sandrine Piau, soprano. Quatuor Psophos. Mathilde Borsarello Herrmann, Bleuenn Le Maitre, violon. Cécile Grassi, alto. Guillaume Martigné, violoncelle. Août 2024. Livret en français, anglais, allemand ; paroles traduites en français et anglais. 66’38’’. Alpha 1157

L’opus 29 de Ferdinand Ries, l’opus 48 de Carl Maria von Weber, une partition du jeune Felix Mendelssohn datée de 1824 : au début de l’ère romantique, quelques compositeurs s’osèrent à des sonates pour clarinette et piano. À la fin du siècle, Johannes Brahms porta le genre au sommet dans sa paire opus 120. Un tel attelage ne fut pas abordé par Schubert. Certaines de ses pages en duo furent cependant transcrites vers la clarinette, notamment les trois Sonatines avec violon opus 137, gravées par Reto Bieri et Gérard Wyss (Claves, 2008), et la fameuse Sonate pour Arpeggione dont à l’orée des années 1980 s’enregistrèrent les superbes versions de Gervase de Peyer (Chandos) et Richard Stoltzman (RCA).

Face à cette disette guère propice à ses instrumentistes, le Duo Ebano a investigué le catalogue vocal et chambriste pour ce tribut au « Dear Franz », qui en outre convie le duduk (un aérophone traditionnel à anche double, typique du folklore caucasien), un piano jouet et divers traitements acoustiques. Enclose par la première et la dernière étape du Winterreise, la structure de l’album glisse des transcriptions stricto sensu vers des recréations très libres, où les partitions originales ne sont plus qu’un matériau de référence. Pour autant, dès le Gute Nacht, l’invention sonore est omniprésente. Par exemple : percussion sur le cadre du piano avec des mailloches de vibraphone. Ou des effets de glas sépulcral.

Conçues pour flûte et clavier, Introduction und Variationen sur un thème de La Belle Meunière sont ici octaviées pour s’accommoder à la tessiture de la clarinette, et se prêtent à une licence en arche : énoncé virginal, citations d’autres lieder du cycle, digressions mélodiques sur la trame harmonique, invitation du duduk et de l’électronique au cœur de l’œuvre, ralentissement du flux. Puis, avec l’appoint du piano jouet, progressive réémergence du contenu pour conclure par une lecture conforme de la septième variation, enrichie par une telle dissection initiatique.

Autre procédé de métamorphose dans un conglomérat emprunté aux mouvements centraux des deux ultimes sonates 959 et 960, où le timbre du duduk est réfracté dans un alambic d’onirisme. Après quelques transmutations poétiques, clarinette en la et couleur enfantine du piano jouet s’approprieront la nostalgie de cet univers recombiné depuis ses arcanes.

Pour Erlkönig, l’électronique a été considérée nécessaire pour traduire les bouillonnants triolets de la partie de clavier, reconstituée par une unique note diffractée, répercutée. Dans ce bruitage un peu trop envahissant s’inscrit le dialogue des protagonistes : la clarinette basse se partage les paroles entre le père, le fils, et le roi des aulnes. Électronique encore pour une longue introduction du Leiermann, qui fait tapisserie de l’intervalle de quinte évoquant le bourdon de la vielle à roue. Là le recours à l’artifice semble bien mieux senti que dans Erlkönig : ces rumeurs minimalistes exacerbent la désolation et la raréfient dans un cosmos sans secours. Piano jouet et clarinette basse s’approprieront peu à peu la mélodie, émouvante silhouette humaine qui s’agrège dans ce brouillard d’hiver qui voudrait l’effacer.

Au beau milieu de cette anthologie se sera insinué le Hirt auf dem Felsen, interprété sans aucune retouche, avec le concours de la soprano Elisabeth Hetherington, dont la voix impose plus de présence et d’épais vibrato que de subtilité. Un havre du moins intact, au sein d’un disque-atelier où les paysages schubertiens sont tantôt décor, calque ou palimpseste, soumis à l’audace de Marco Danesi et Paolo Gorini. Pour fêter les dix ans de leur duo, primé à Vérone et Liège, voilà un intriguant laboratoire, qui jamais (ou si peu) ne conspire contre l’esprit des œuvres mais leur rend un hommage sophistiqué.

Chimère avec le piano de Susan Manoff (2018), Si j’ai aimé avec Le Concert de la Loge (2019), Clair-obscur (2021) et Reflet (2024) avec l’orchestre Victor Hugo : pour le même éditeur Alpha, Sandrine Piau a le secret de concocter d’intelligents albums thématiques, régulièrement salués par la presse musicale dont nos colonnes. Cette fois, c’est l’univers du Lied schubertien qui inspire ce parcours, dont l’original pianistique est transmuté par Jacques Gandard pour un accompagnement de cordes. « Avec le Quatuor Psophos, nous explorons avec un égal bonheur l’osmose entre crin des archets et grain de la voix » promet la soprano en exergue de la notice.

Le texte de Nicolas Derny fournit quelques balises de compréhension à ce programme dont on aurait aimé que ses interprètes proposassent leurs propres clés. On y retrouve quelques topoï du compositeur viennois : voyage, nostalgie indéfinissable, goût de l’antique, et bien sûr l’ombre de la mort, salvatrice, fascinante ou cruelle, qui s’exprime respectivement dans le Jüngling und der Tod, les sublimes variations de l’Andante du célèbre Quatuor en ré mineur, et la nocturne chevauchée de l’Erlkönig. Schubert, chantre de l’errance, mais aussi en proie à l’inachèvement (on connaît assez sa symphonie), dont témoigne ce Quartettsatz demeuré sans suite. Un génie parfois condamné à l'inaccomplissement, ou au suspens inchoatif, comme l’a si bien décrit Dominique Fernandez (Le Rapt de Ganymède, Grasset, 1989).

L’itinérance accorde un large écot aux lieder d’après le roman Wilhelm Meister de Goethe. Hormis le Kennst du das Land ? de 1815, Schubert revint plusieurs fois aux autres textes qu’il mit en musique. Le tracklisting et les références indiquées aux pages 26-28 mentionnent les cotes D. 726 et 727 pour Heiss mich nicht reden et So lasst mich scheinen (ce qui correspond à la mouture de 1821) mais… en les affiliant à la version définitive du cycle de 1826. La webpage du disque rectifie cette incohérence du livret papier et s’avère conforme tant au contenu de l’enregistrement qu’au catalogue Deutsch : les D. 877/3-4. Sachant que le D. 877/1, non abordé par le CD, est un duo pour soprano & ténor du Nur wer die Sehnsucht kennt.

Que pensera-t-on des arrangements ? Assoupli par les cordes, le trépidant Musensohn manque un peu d’impact. Pour la même raison, Ganymed y gagne cependant une agréable onctuosité. C’est peut-être dans Viola que les archets font le moins regretter le clavier, tant cette évocation de la fleur, meurtrie parmi ses sœurs, atteint dans cette soyeuse parure une illustration aussi délicate que poignante. Dosant avec art ce pudique drame de la prairie, Sandrine Piau ménage élégamment les atours un rien précieux de ce long et évanescent poème allégorique, jusqu’à un sommet d’intensité (10’53, « Ach ! der Liebe ») précédant une reprise extasiée du refrain (« Schneeglöcklein, o Schneeglöcklein », 11’39). Ce petit quart d’heure transi, empreint de magie, passe comme un baume et vaudrait à lui-seul qu’on s’attache à cet album.

Pour le Roi des Aulnes, la chanteuse savoure peut-être un peu trop les mots pour que nous empoigne la tragédie, d’autant que le galop des Psophos reste sur la réserve. Même distanciation pour le chemin de croix du Tod und das Mädchen, qui s’en tient pourtant à la sobriété, bien loin de la cinglante morbidité, quasi-expressionniste, de l’Amadeus Quartett dernière manière (DG, 1982). Même euphémisation pour le Quartettsatz qui s’en trouve privé de vertige. Leur conviendront mieux les yeux rêveurs du Wandrers Nachtlied contemplant le soleil couchant, qui referme dans un ciel ataraxique cette pérégrination en quintette. On ne restera pas insensible à la subtile poésie qui se dégage de cet imaginaire, même si la prise de son s’entend plus translucide que transparente : la captation réalisée à Soissons semble parfois un peu… envasée.

Christophe Steyne

7 Mountain = Son : 8 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 8

Alpha = Son : 8 – Livret : 8,5 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 9

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