Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam, éblouissante première en DVD

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Adolphe ADAM (1803-1856) : Le Postillon de Lonjumeau, opéra-comique en trois actes. Michael Spyres (Chapelou/Saint-Phar) ; Florie Valiquette (Madeleine/Madame de Latour) ; Franck Leguérinel (Le Marquis de Corcy) ; Laurent Kubla (Biju/Alcindor) ; Michel Fau (Rose) ; Yannis Ezziadi (Louis XV) ; Julien Clément (Bourdon) ; Chœur Accentus ; Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, direction Sébastien Rouland. 2019. Notice en anglais et en français. Synopsis en anglais et en français. Sous-titres en français, anglais, allemand, japonais et coréen. 137.00. Naxos 2.110662. Aussi disponible en Blu Ray.

Jubilatoire ! On a beau chercher un autre qualificatif pour définir ces deux bonnes heures de plaisir musical, c’est toujours au même que l’on revient. Jubilatoire, oui, vraiment ! Dans notre société en pleines difficultés sanitaires, économiques et culturelles, voici un irrésistible moyen de mettre de côté toute idée morose pour se plonger dans l’allégresse visuelle et vocale. 

L’opéra-comique Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam est l’un des plus célèbres de ce compositeur prolifique (plus de quarante œuvres pour la scène, quatorze ballets, dont l’indémodable Giselle…). Créé le 13 octobre 1836 à l’Opéra-Comique, sur un livret d’Adolphe de Leuven et Léon-Lévy Brunswick, il remporte un grand succès qui se prolonge en province et bientôt dans toute l’Europe, notamment à Berlin, Vienne, Leipzig, Prague, Londres et même à Riga où Richard Wagner le dirige. A Paris, Le Postillon quitte la scène en 1894, après 560 représentations en soixante ans. Son succès se prolonge en Allemagne, où il est souvent programmé et une adaptation cinématographique voit le jour en 1936, avec le ténor Joseph Schmidt dans le rôle principal. Mais il faut attendre 1985 pour qu’une intégrale discographique soit réalisée pour EMI avec John Aler, June Anderson, François Le Roux, Jean-Philippe Lafont et l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo, sous la direction de Thomas Fulton. Une version en allemand voit le jour en 1992 chez Capriccio. A Paris, il a fallu patienter plus de cent vingt ans pour que Le Postillon soit remis à l’affiche de l’Opéra-Comique, du 30 mars au 9 avril 2019. Avec verve et panache ! C’est cette résurrection, régal pour mélomanes gourmets, qui fait l’objet de ce DVD Naxos filmé les 5 et 7 avril de l’an dernier.

L’argument ? Chapelou, postillon à Lonjumeau, relais de voyageurs entre Paris et Orléans, fête ses noces avec Madeleine, une jeune aubergiste qui a renoncé par amour pour lui à un héritage familial. Mais on a prédit au couple un mariage tumultueux. Ce qui se produit le jour même avec l’arrivée du Marquis de Corcy. Fasciné par la qualité de la voix de Chapelou, il lui promet une brillante carrière. Le postillon ne peut résister aux sirènes de la gloire et abandonne la mariée. Dix ans plus tard, les deux époux se retrouvent à Paris : Madeleine a hérité et est courtisée par le Marquis mais elle séduit Chapelou, devenu un ténor célèbre sous le nom de Saint-Phar. Elle tend un piège à ce mari qui ne l’a pas reconnue mais veut bénéficier de ses faveurs. La suite à l’écran, selon la formule consacrée… Comme on peut s’y attendre, tout se terminera en happy end. Le couple convolera enfin en justes noces. 

La mise en scène de ce pétillant opéra-comique est signée par Michel Fau, né à Agen en 1964, acteur, chanteur et metteur en scène de théâtre. Sur le plan musical, on épinglera son adorable production de Ciboulette de Reynaldo Hahn à l’Opéra-Comique en 2013, avec Julie Fuchs et Jean-François Lapointe et l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Toulon sous la direction de Laurence Equilbey (un DVD Fra Musica). Michel Fau crée dans le Postillon une ambiance pleine de fantaisie, nourrie par une scénographie très animée qui apporte à cette comédie hilarante le grain de folie qui fait mouche. Cette démesure se retrouve à tous les niveaux du spectacle, particulièrement bien filmé par François Roussillon sous des angles astucieux, à tel point que l’on a la sensation d’être dans la salle. Les décors psychédéliques et grisants d’Emmanuel Charles sont un triomphe de la couleur, dans une rutilance qui ne détourne jamais l’attention de l’action, mais la soutient et lui confère une délectation visuelle. D’autant plus que cette orgie colorée est renforcée par des costumes de Christian Lacroix qui, s’inspirant de gravures et de maquettes d’époque, ne lésine pas sur l’abondance des rubans, des plumes, des coiffures montées, des robes bigarrées ou du maquillage outrancier. Le luxe est de sortie ! Michel Fau lui-même participe à la fête en s’octroyant un petit rôle, celui de Rose, avec robe à panier et frou-frou. C’est délirant et cocasse à la fois.

Dans le prologue, on découvre même, en une très brève séquence, le personnage de Louis XV. L’action se situe en effet sous son règne et la magnificence y a bien sa place, en digne héritière de Louis XIV. Le décorum ostentatoire, vrai feu d’artifice pour les yeux (la palette des couleurs, multiples et nuancées, varie avec éclat selon les scènes), ne serait rien sans une partition légère, virevoltante et à l’inspiration bondissante que des grincheux ont trouvée « facile », mais qui charme l’oreille. Et puis, nous sommes à l’opéra, lieu dont l’exigence n’est pas mince en termes de voix. Adolphe Adam a réservé à Chapelou/Saint-Phar de redoutables contre-ré qu’il convient de faire briller. A cet égard, le choix de Michael Spyres, qui nous a déjà éblouis dans maintes productions, est des plus heureux. Il se coule dans son double personnage avec une facilité déconcertante et une éblouissante vitalité ; ses contre-ré sont impeccables. Et ce ténor américain nous gratifie d’une prononciation française à faire rougir certains chanteurs de l’Hexagone, ce qui ajoute à ses hautes qualités. On se rappellera à quel point il transcendait le personnage de Rodolphe dans La Nonne sanglante de Gounod sur la scène du même Opéra-Comique en juin 2018 (à voir sans faute sur un autre DVD Naxos). 

Les dialogues parlés sont par ailleurs toujours très intelligibles, chaque protagoniste sait ce que le mot articulation signifie : le vrai théâtre et le chant se rejoignent dans un bel équilibre. La soprano Florie Valiquette campe une délicieuse et adorable Madeleine/Madame de Latour. Cette jeune québécoise se produit pour la première fois sur la scène de l’Opéra-Comique où elle déploie son charme physique, sa technique vocale assurée et son timbre séduisant. Le baryton français Franck Leguérinel est parfait en manipulateur et précieux Marquis de Corcy. Notre compatriote Laurent Kubla campe un autre double personnage, celui de Biju/Alcindor. Biju, c’est un forgeron éconduit par la jolie Madeleine au premier acte. Il accompagne Chapelou dans son accession à la gloire parisienne, où il est devenu chef de chœur, et il va se déguiser en prêtre pour simuler une cérémonie de mariage. Laurent Kubla, souvent présent à l’Opéra Royal de Wallonie, est un chanteur à la stature impressionnante qui excelle dans les rôles comiques ; sa truculence et ses dons de comédien sont ici très bien utilisés. 

Le chœur Accentus et l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie participent à cette folle joyeuseté avec la juste dose de finesse, de style et d’investissement. A la direction, Sébastien Rouland joue le jeu à fond et rend à cette partition étourdissante les lettres de noblesse qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Ce chef français, violoncelliste de formation, a dirigé un grand nombre de productions sur les scènes européennes. Avec Le Postillon de Lonjumeau, petit bijou de finesse, Il fait la démonstration que de nombreux opéras de cette première moitié du XIXe siècle attendent une résurrection comme celle-ci, que nous saluons d’une pierre blanche. Elle le mérite hautement. 

Son : 9  Livret : 8  Répertoire : 9  Interprétation : 10  

Jean Lacroix 

 

 

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